Mère et Maternité : Des certitudes et évidences trompeuses
"Parfois les mots ne suffisent pas à rendre compte de la nature réelle de ce qu'ils recouvrent." (Nathalie Sarraute)
Maternité : état, qualité d'être mère.
Mère : femme qui a mis au monde ou qui a adopté un ou plusieurs enfants.
Ainsi Maternité et Mère sont systématiquement définies de manière tautologique dans le dictionnaire : la Maternité étant le fait d'être Mère et celle-ci étant à son tour caractérisée par la première, chacune des définitions se retrouvant renvoyée à l'autre, sans plus de détail ni de nuance...
Quoi de plus simple alors que de déduire et de comprendre qu'être Mère et l'éprouver, c'est mettre physiquement au monde un enfant ou en adopter un ?
La Maternité ne serait que le résultat logique et assuré d'un processus biologique (fécondation, gestation et accouchement) ou d'une démarche d'adoption. Son approche et sa compréhension se faisant d'une manière générale, en fonction de critères et d'attentes conformes aux règles morales, sociales et culturelles du moment et du lieu.
Est-il nécessaire alors d'aller au-delà de ces postulats pour savoir de quoi il en retourne ?
Il y a comme une compréhension spontanée par rapport à la Maternité, comme un accord tacite et satisfaisant à son sujet. On sait de quoi on parle parce que cela se voit ou se donne à voir.
La Maternité ou l'état d'être Mère s'impose d'emblée, sans qu'il soit besoin de questionner ou de débattre de sa nature et de son fonctionnement.
De manière "unanime", la Maternité est une compétence innée chez la mère (avec la notion d'instinct maternel) et son domaine de connaissances, un acquis maîtrisé et immuable de notre condition humaine. Et le sentiment maternel se confond avec l'amour maternel qui se doit d'être indéfectible.
Pourtant, en cas de Difficulté Maternelle, les choses peuvent se compliquer lorsqu'il convient pour des raisons évidentes de prise en charge et de diagnostic d'accompagner une femme qui se sent dans l'incapacité de répondre aux besoins de son nouveau-né, qui ne ressent pas ou peu d'élan pour lui ou bien qui se sent déchirée par les sentiments d'amour qu'elle éprouve pour lui...
Sauf à se réfugier, comme on l'a fait longtemps derrière des considérations naturelles et morales (absence d'instinct maternel, mauvaise mère), physiologiques (dysfonctionnement hormonal), génétiques (théorie de l'attachement génétiquement programmé chez la mère et l'enfant de John Bowlby), ou bien encore à évoquer un éventuel épisode de dépression ou de psychose puerpérale, on se retrouve devant une impasse.
La Maternité n'a plus alors ce caractère naturel et automatique qu'on lui attribue d'habitude et on aura quelques difficultés à saisir ce qui se passe et tout d'abord à admettre qu'il puisse en être autrement.
Tout au plus accordera-t-on aux mères quelques atermoiements du fait de leur histoire personnelle ou de l'incontournable et universel épisode du baby blues. Mais passés les premiers instants d'incompréhension stupéfaite (et indignée ?), la volonté de remédier au plus vite à ces égarements maternels se mobilisera et avec d'autant plus de vigueur et de célérité que l'évènement inquiétera et déstabilisera l'entourage et le corps médical.
Le temps n'est-il pas venu de reconsidérer et d'explorer la dimension réelle de la maternité ainsi que les fondements du désir d'enfant ?
Le nombre de difficultés maternelles (plus d'une femme sur dix) suggère que le désir d'enfant tout aussi profond et ancien qu'il puisse être et sa mise au monde ne sont pas automatiquement suivie d'élan et/ou l'amour envers lui.
La Maternité Psychique, le versant ignoré : le continent noir de la femme
"La Maternité n'est pas seulement liée à la reproduction, Mais au désir, Elle ne vient pas du hasard mais du rêve, Elle accomplit l'existence de l'homme et ne se limite pas à la procréation" (Jean-Marie Delassus)
Longtemps, la croyance lénifiante en un instinct maternel a suffi à expliquer et justifier les relations qui liaient la mère et son enfant.
Cette explication relativement sommaire avait cependant le mérite de rassurer les femmes (au moins le temps de la grossesse) et de ne pas aborder d'emblée la maternité du côté de l'inconnu et de l'incertitude : les femmes se sentant sans doute moins démunies, nanties de ce passeport naturel pour aborder ces rives inconnues...
Hélas, en cas de difficulté maternelle, le revers de cette croyance les précipitait encore plus brutalement dans la déception, la désillusion et la panique : la réalité de la rencontre avec leur enfant les prenant de court dans tout ce qu'elles pensaient savoir et maîtriser jusqu'ici de ce moment de leur vie.
Le caractère physiologique de cet évènement rend insuffisamment compte de la nature et de la spécificité de la maternité humaine quand il ne le masque pas tout simplement : tel un iceberg, la partie immergée de la Maternité (c'est-à-dire ce qui suffit en général à la définir : à savoir, la grossesse, la mise au monde, la mère et l'enfant dans les bras l'un de l'autre) se trouve dotée d'un fondement psychique.
Ce fondement qui émarge aux processus inconscients relève d'une genèse * qui s'origine dans notre histoire prénatale et qui se construit tout au long de notre enfance.
* Selon certains courants psychanalytiques et cliniques, ce versant ou processus psychique est désigné sous les termes de :
- Maternogénèse (Maternologie) : trame de la maternité psychique qui s'élabore de la vie prénatale à l'enfance, composée de quatre stades correspondants aux quatre fantasmes originaires relevés par la psychanalyse : expérience de l'originaire avec sa mère, puis rupture du syncrétisme (séparation de la mère à l'initiative de l'enfant), auto-attribution du maternel (la petite fille reprend à son compte la possibilité d'avoir un enfant dans l'avenir), puis confirmation par le père (reconnaissance tacite de ses futures compétences maternelles par celui-ci). "Le sens de la maternité" aux éditions Dunod de Jean-Marie Delassus.
- Maternalité : expression de Racamier emprunté à l'expression anglaise : motherhood 1961 : c'est l'ensemble des processus psychoaffectifs qui se développent chez la femme à l'occasion de la maternité, genèse de la maternité, fruit d'un processus complexe qui commence dès le premier âge dans les relations du bébé fille avec sa propre mère et qui se poursuit dans la manière dont est vécu le conflit oedipien et la valorisation que le père apporte à sa fille future mère (Bernard Durand- Société Marcé Francophone).
- Selon Monique Bydlowsky dans "Je rêve un enfant" : la maternité se construit en 3 étapes, selon 3 composants psychiques dont l'enfant arrive au point de convergence : s'identifier dans un premier temps comme la mère du début de la vie, puis s'en détourner, s'en détacher et désirer avoir un enfant du père (comme la mère), plus tard le désir sexuel éprouvé pour un autre homme que le père lui permettra de tenter de réaliser la synthèse de ses désirs anciens en un projet d'enfant.
Sous-estimation de la difficulté maternelle en France
Chaque année, une femme sur 10 serait victime d'une difficulté maternelle.
Soit 80 000 femmes tous les ans dont l'identité maternelle* sera fragilisée voire compromise.
La difficulté maternelle est donc un problème de santé publique qui doit interpeller la société par la fréquence, la gravité et la durée de ses effets sur les mères, leurs enfants et leurs proches.
Nous avons de bonnes raisons de croire que ces statistiques ne sont pas le reflet de la réalité :
D'abord parce que les moyens de prévention et détection de ce problème de santé sont limités et variables dans leur critères d'approche et de déduction et qu'ils ne s'attachent pour la plupart, qu'au recensement des dépressions du post-partum ou des exceptionnelles psychoses puerpérales. Sont écartées de ce fait, d'autres formes de difficulté moins "flagrantes" : maternités dites formelles où la mère recouvre sa propre défaillance en s'absorbant dans un maternage sans discontinu, bébés dont le développement stagne...
Ensuite parce qu'une majorité de femmes n'en disent rien par honte et/ou ignorance de ce qu'elles vivent.
Comment alors considérer ces chiffres comme fiables et pouvant servir de base de réflexions et d'actions ?
Les mères que la maternité va mener jusqu'au vertige sont certainement bien plus nombreuses que ce que les statistiques nous en disent. Nombreuses aussi sont celles qui s'attendent à ce que l'amour maternel qui doit les envahir à la naissance, vienne régler tous les problèmes d'adaptation et de relation avec leur bébé. Elles abordent leur maternité avec la tête pleine de notions entendues et assénées avec certitude - instinct maternel, amour maternel, devoir maternel - et se découvrent trop souvent le coeur vide et en attente de toutes les émotions qu'elles s'attendaient à ressentir...
Il leur faudra faire le deuil de leurs rêves et idéaux de maternité aux couleurs d'image d'Épinal, véhiculés par les médias et la société.
La venue au monde d'un enfant peut les faire réellement trembler et s'effondrer et les amener à douter de leur capacité de don et d'amour.
* Cette identité maternelle se construit et se consolide pendant les deux ou trois premières années de l'enfant d'où la nécessité de poursuivre tout accompagnement bien au-delà de la simple disparition des symptômes d'anxiété et de dépression chez la mère...
Les facteurs de méconnaissance de la difficulté maternelle Maltraitance des mères
"Le fait d'être mère est un acte humain, avec ses particularités et sa liberté" Pascale Rosenfelter
Plusieurs facteurs contribuent à faire de la difficulté maternelle, un drame humain qui se joue dans l'ombre. Nombreux et insidieux sont les "fossoyeurs" de l'élan maternel...
- Considérer la maternité comme étant une disposition naturelle et affective de la femme que celle-ci peut et surtout doit assurer, constitue l'un des premiers facteurs de cette méconnaissance. Il faut dénoncer ce carcan moral et social qui ordonne que nous soyons toujours au rendez-vous de notre maternité.
- Le silence obligé qui accompagne ces moments difficiles : les mères répugnent à évoquer leur difficulté ou leurs doutes et voient parfois dans l'acceptation stoïque de leurs souffrances comme le prix à payer pour leur indignité maternelle. La crainte en particulier de se voir retirer leur enfant peut sceller les lèvres des plus "audacieuses".
- La confusion et l'opacité qui président au niveau médical pour désigner les troubles de la maternité psychique : déprime, blues, dépression.... Ces termes font de ces remontées de soi, de banals incidents de parcours répertoriés et étiquetés. Ils lissent l'éprouvé des mères et ne visent qu'à mettre en place les moyens de juguler aux plus vite les effets de leur détresse.
Pourquoi circonscrire toute la complexité et la diversité de cette difficulté en la réduisant à quelques termes largement médiatisés auprès des femmes ?
Que disent-ils de leur histoire, de leurs impressions, et de leurs craintes les plus folles ?
Que disent-ils de la maternité humaine et du devenir mère ? - Le soin et l'attention portés à ces comportements maternels sont essentiellement réduits à des préoccupations d'ordre social sous couvert d'une politique de prévention de la maltraitance.
On ne souhaite voir, entendre et intervenir que sur les aspects sociaux et moraux de la difficulté maternelle : chômage, précarité, mono-parentalité, jeunesse de la mère, comportements dérangeants ou inquiétants pour l'ordre publique...
On escamote ainsi, derrière l'attention et le temps que l'on consacrera à résoudre les vicissitudes de la vie quotidienne de ces mères, ce qu'il signifie sur un plan humain.
Comme si la société se sentait davantage autorisée (et sécurisée) à agir dans ces domaines plutôt qu'à oser s'aventurer dans le registre des émotions maternelles : pudeur, désintérêt, peur de l'engagement... ?
Comme si elle avait le presentiment que sonder les profondeurs de la maternité la renverrait à quelque chose d'insupportable à gérer: le monde serait-il encore le monde tel qu'on s'obstine à vouloir le bâtir et le maintenir après un tel voyage ? L'ordre du monde ne peut donc voir que des troubles dans la difficulté maternelle et abandonner les mères à leurs remous psychiques sauf celles qui ne présentent pas les garanties morales et comportementales "suffisantes" à ses yeux.
"Nous ne pourrions souffrir que les femmes disent la vérité. Nous ne pourrions pas le supporter. Cela causerait une souffrance infinie, amènerait les plus effroyables bouleversements dans ce paradis illusoire assez médiocre, mais cependant idéaliste, dans lequel chacun d'entre nous vit sa propre petite vie" (Joseph Conrad)
Elles seront alors ces mères le centre d'attentions tronquées car soupçonneuses à leur égard et l'objet de mesures concrètes visant à réguler leur comportement. Les problématiques sociales constitueront l'unique clignotant de la difficulté maternelle et les services en charge de ces difficultés préféreront se focaliser sur les carences évidentes des situations parentales : leur précarisation sociale, leurs fragilités psychologiques manifestes ou leurs états psychiatriques avancés...
Et c'est muni des meilleures intentions du monde, avec comme souci exclusif la santé et le devenir du bébé (et en toile de fond la peur omniprésente d'un risque de maltraitance), qu'ils déploieront à leurs égards énormément de moyens pour "normaliser" les situations et les attitudes.
Cette manière d'appréhender la maternité nous semble particulièrement abusive et maltraitante vis-à-vis des mères puisque l'on se préoccupe essentiellement de leur apparence sociale et de leurs comportements.
Ces mesures essentiellement d'ordre pratique pourront avoir des effets iatrogènes et contribuer à les fragiliser. En effet leur mise en place s'appuie exclusivement sur leurs présupposées incapacités à faire face aux évènements de leur vie(pas de virgule) et sur leurs possibles défaillances à l'arrivée du bébé. Il s'agit alors bien plus de les éduquer en leur apprenant à s'occuper de leur enfant ou de les enjoindre à réfléchir à la place qu'elles sont prêtes à lui offrir plutôt que de les inviter à rencontrer en elle le bébé qu'elles furent et les accompagner dans l'émotion qu'elles vivront tout au long de la grossesse et surtout après l'accouchement.
Comme s'en émeut Françoise Molénat dans son livre "Mères vulnérables" :
"Le risque de maltraitance est un concept assez flou qui a le mérite d'émouvoir mais l'inconvénient de cibler les parents comme coupables , chaque intervention dans un but de prévoyance se fonde sur l'existence de carences donc sur les aspects de manque et de limites"
La médicalisation pédiatrique des effets de la difficulté maternelle sur le bébé entretient également cette méconnaissance de la maternité. Alors que l'enfant est dans les premiers mois de sa vie comme "un psychisme branché" en permanence sur sa mère et constitue avec elle une véritable entité clinique, ses problèmes de santé sont rarement attribués à une possible souffrance maternelle sous-jacente.









