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ROSENBLUME Ouriel : "Les dépressions du post-partum les conduites à tenir"

Lien à consulter : (http://www.jpgtarbes.com/detail/archives/0209020701.asp)

Introduction

Quelles sont les raisons pour lesquelles les dépressions du post-parfum passent la plupart inaperçues du monde de la Santé ?

C'est la confusion qui règne dans les termes. Non reconnue officiellement comme entité clinique, la dépression du post-partum est enseignée parmi les troubles psychiatriques de la puerpéralité ; pendant très longtemps elle a été confondue de ce fait avec le blues ou la psychose du post-partum.

Le diagnostic de la dépression maternelle peut s'établir à partir de la description des symptômes les plus fréquemment rencontrés tels que la fatigue, la solitude, l'auto-dévaluation et la tristesse (Wolkind 1984, Manzano et al.1995).

C'est la répugnance des mères qui en souffrent à rechercher de l'aide qui est une des caractéristiques de la dépression postnatale. Cela peut s'expliquer par la profonde culpabilité éprouvée par ces mères devant les difficultés qu'elles rencontrent pour s'occuper de leur enfant.

Rousseau (1994) a bien décrit le ressenti de ces femmes déprimées qui éprouvent un grand malaise jamais enduré dans le passé, qui s'abat sur la tête de la jeune mère, la paralyse, lui donne une impression de lenteur et de lourdeur, lui fait éviter tout contact social pour se concentrer sur son bébé, ou à l'inverse à même parfois le rejeter.

Pour cet auteur, l'installation de véritables cercles vicieux dans la relation mère-enfant est un des facteurs responsables de la tendance à la chronicisation de la dépression maternelle dont elle amplifie les effets nocifs.

Dans les sociétés traditionnelles, la jeune mère et son enfant font l'objet de soins attentifs et codifiés, le plus souvent prodigués par la grand-mère et le groupe des matrones. Alors que dans la société occidentale, la période des soins attentifs est limitée à 4 ou 5 jours en maternité, suivie de l'injonction à partir de laquelle la mère a "tout pour être heureuse" et que les premiers mois sont entièrement dévolus aux soins apportés au bébé. Ainsi cette absence de statut privilégié des mères faciliterait la dépression en favorisant les attentes excessives, en diminuant l'estime de soi des jeunes mères, en réduisant le soutien social dont elles disposaient.

Beaucoup de mères s'attendent à ce que l'"amour maternel" qui va les envahir dès la naissance règle les problèmes d'adaptation à leur bébé, alors que la genèse de cette relation dépend d'un apprentissage mutuel qui s'étend sur plusieurs mois. Elles peuvent être déçues par leur première rencontre avec le bébé et cela peut induire un sentiment de culpabilité faisant le lit d'une dépression. De plus certaines mères se considèrent comme seules responsables de leur bébé. L'effort physique et mental que leur demandent les soins quotidiens leur donnent un sentiment d'incompétence accru par l'isolement.

Nous avons pu observer que ce que l'on rencontre le plus fréquemment au cours du développement d'une dépression du post-partum se caractérise par le manque d'intérêt ou de plaisir (anhédonie) dans les tâches quotidiennes, les loisirs, les relations sexuelles.

Par ailleurs, de nombreux travaux cliniques considèrent que la dépression maternelle peut être une situation à risque vis-à-vis du développement psychologique de l'enfant et que ces troubles s'extériorisent très précocement par des perturbations des interactions entre la mère déprimée et son bébé.

Epidémiologie et clinique de la dépression maternelle

L'accouchement est-il un facteur précipitant de l'apparition de la dépression maternelle ?

Selon Cox (1993) la naissance précipite le moment de l'apparition de la dépression, si elle n'en augmente pas le risque.
Cooper et al. (1988), suggèrent que le risque d'apparition d'une dépression non-psychotique n'est pas augmenté après l'accouchement, alors que les épisodes psychotiques (dépression, manie, mélancolie, schizophrénie) augmentent substantiellement 30 à 60 jours après l'accouchement selon Kendell (1987).
A partir des corrélations positives entre les mesures de dépression et d'anxiété à neuf semaines du post-partum, Gotlib (1984) et O'Hara (1994) estiment que le niveau de symptomatologie dépressive maternelle peut être appréhendé comme un index d'ajustement psychologique de la mère à son bébé.
O'Hara considère en outre que la survenue d'un événement tel que la maternité est vécue comme une situation stressante et précipite la survenue d'une dépression du post-partum, associée à une dépression antérieure.

Spécificité et atypicité de la dépression du post-partum par rapport aux phénomènes dépressifs rencontrés chez l'adulte

Selon Pitt (1968), les dépressions qui apparaissent après la naissance peuvent être atypiques.
Appleby (1994) souligne l'atypicité de la dépression maternelle dans la mesure où l'on note moins de suicides des mères pendant la période périnatale.
Étant donné que la plupart des dépressions maternelles ne sont ni authentifiées, ni traitées (Shapiro 1984) et que les femmes, pendant leur maternité, sont en contact régulier avec des intervenants spécialisés, le post-partum pourrait être une période privilégiée pour identifier et soigner ces troubles.
La dépression du post-partum n'est pas très différente de la dépression névrotique, bien que les symptômes tels que la fatigue et l'irritabilité soient sur-représentés (Pitt, 1968 et Snaith, 1985). Mais selon Boyce (1994), il est important que la dépression du post partum soit spécifiée. En effet, celle-ci est liée à la naissance de l'enfant et entrave le processus de maternalité.
Selon Cox (1986), il y a une intrication des facteurs sociaux, psychologiques, interpersonnels et biologiques. Une relation altérée dans le couple et une personnalité vulnérable sont les deux variables psychosociales les plus fréquemment retrouvées, associées à l'apparition d'une dépression.
Boyce (1989) énumère 5 traits principaux retrouvés à l'I.P.S.M. (Interpersonal Sensitivity Measurement) : une crainte des relations ; un désir constant d'être approuvée ; une anxiété de séparation ; une timidité ; un sens de soi fragile.
Selon Nott (1987), si la dépression postnatale n'est pas reconnue et traitée, elle peut se chroniciser, la mère ayant perdu l'estime de soi. Elle est alors envahie par un sentiment continu d'impuissance et de désespoir.
Manzano et al. (1995) ont établi un lien significatif entre la séparation, juste après l'accouchement, de la mère et de l'enfant pour des raisons médicales et la survenue d'une dépression du post parfum 3 mois plus tard. De plus, ces bébés sont vécus comme exigeants par les mères qui vont développer une dépression.

Les dépressions traînantes du post partum

Elles représentent la majorité des dépressions maternelles rencontrées lors de notre étude.
Elles sont souvent méconnues et concernent 10 à 20 % des femmes accouchées. Souvent, la dépression est masquée derrière la difficulté d'élevage du bébé et évolue discrètement à partir du post parfum blues qui se prolonge après le retour à la maison.
Les symptômes se manifestent par la plainte d'une fatigue et d'un sentiment d'abattement mis sur le compte de l'accouchement. La mère est irritable, pleure facilement, supporte mal les pleurs du bébé, se reproche de ne pas bien s'en occuper, ne ressent aucun plaisir. Elle se reproche cette irritabilité, ce désintérêt, sans souvent oser en parler.

Quelques aspects du processus de maternalité

Selon Fonty (1994), chez l'accouchée, le moment dépressif est une pause pour changer de rivage, mais ce moment nécessite un accompagnement.
Au cours de la naissance, il y a un gain et une perte de l'enfant imaginaire. La femme abandonne le corps à la loi physiologique et l'ambivalence maternelle ne peut s'exprimer, en raison de la collusion des femmes en milieu médical. L'irruption du corps de l'enfant est contemporaine de l'invasion du psychique caractérisée par la nécessité pour la mère de renoncer à une toute-puissance narcissique pour construire une relation objectale. Cette situation déclenche la sollicitude maternelle primaire nécessitant un accompagnement maternant. A notre époque, on assiste à une surestimation de l'enfant imaginaire et la valorisation de la traversée de la grossesse sans faille n'autorise pas l'anticipation du deuil nécessaire à faire lors de l'accouchement.
A la fin de la grossesse, à la période de l'accouchement, la future mère éprouve un sentiment de passivité, de perte de maîtrise de l'événement, à l'origine d'une inquiétante étrangeté que certaines femmes supportent mal. Cet état de sensibilité accrue, dénommée "préoccupation maternelle primaire" par Winnicott (1956) est un mouvement régressif inconscient qui porte la mère à retrouver chez son bébé celle qu'elle fut autrefois et ce que sa mère fut pour elle.

Psychopathologie de la dépression maternelle

L'arrivée d'un enfant impose l'identification avec le fonctionnement parental de ses propres parents. Lors de la parentalité, les conflits et les deuils mal élaborés durant l'enfance et l'adolescence sont réactivés.
Si le vécu d'abandon est trop intense, surgit alors une tendance défensive au déni, tant de la tristesse propre aux vécus d'abandon que de la rage qu'il provoque.
Selon Cramer (1993), avec le retour interne de ces pulsions agressives déniées les imagos auront tendance à devenir des idéaux parentaux. Entre ceux-ci et le Moi du jeune parent, s'installe un conflit de nature mélancoliforme, avec l'incapacité de faire le deuil d'imagos infantiles.
Pour Cramer (1992), la dépression maternelle est l'expression de la perturbation de la relation au bébé. Le bébé est énigmatique, il est créateur de nouvelles significations et le style interactif mis en place est soumis à diverses représentations conflictuelles. Le bébé est alors le point focal de la dépression maternelle.
La dépressivité peut s'expliquer par le fait que le repli narcissique est constamment battu en brèche par les besoins exprimés si impérativement par le bébé, sans que la mère ait une possibilité de dérobade.
Raphael-Leff (1991) a tenté de décrire deux types de femmes au cours de leur maternité :

  • " la facilitatrice" qui devient dépressive quand elle se sent incapable de remplir ses attentes vis-à-vis d'un maternage parfait idéalisé. La séparation la déprime, s'imaginant totalement dévouée à un bébé parfait.
  • " la régulatrice " qui s'attend à ce que le bébé s'adapte au quotidien, devient dépressive quand elle se sent incapable de maintenir clairement sa position en tant qu'individu. Elle sent que son identité pré-maternelle lui échappe. Prise au piège dans son nouveau rôle, elle est submergée par des petits riens. La cessation d'activité la déprime et le fait de rester à là maison l'ennui. Elle se doit d'être compétente avec un bébé adéquat.


Représentations maternelles et interactions mères déprimées-bébés

Selon Bydlowski (1995), la "représentation maternelle" serait une image mentale, voire un scénario. Ces scénarios inconscients ou préconscients tel que "un enfant est battu"... sont activés pendant la grossesse du fait de la "transparence psychique" de cette époque de la vie féminine (Bydlowski, 1991). Pour cet auteur, il s'agit d'un état d'authenticité particulier de la vie psychique, l'état de conscience est modifié d'anciennes réminiscences ou des fantasmes régressifs peuvent affluer à la conscience de la femme sans rencontrer la barrière habituelle du refoulement.
Pour Stern (1989), les représentations sont forgées par les fantaisies, peurs, désirs, distorsions, perceptions sélectives et attributions. Elles apparaissent comme étant plus mobilisables chez le sujet et plus accessibles à un repérage lors des entretiens.
L'équipe de Stern (1989) a élaboré une grille d'entretien "R", qui est une méthode d'évaluation des représentations maternelles explorant les aspects suivants la tonalité hédonique de la représentation ; l'identification de l'enfant à ses parents ; l'identification de la mère à sa propre mère ; la cohérence de la représentation et les contenus des thèmes conflictuels.
Au cours des interactions les représentations maternelles peuvent s'exprimer dans le discours maternel ; ces représentations verbalisées sont souvent associées aux anticipations maternelles, à l'enfant imaginé, fantasmé, aux conflits personnels que l'enfant réactive.
Ainsi le travail de la représentation maternelle serait un processus intra-individuel et l'interaction un système interindividuel.
N. Guédeney estime, dans une communication personnelle, qu'une des explications à la grande variabilité des interactions mères déprimées-bébés se situe dans l'analyse du retentissement du syndrome dépressif sur les représentations maternelles. Elle considère que, dès le début d'un épisode dépressif, on peut observer une atteinte de certaines caractéristiques de ces représentations maternelles, comme la richesse, la taille et la tonalité hédonique de la représentation, la tonalité affective liée à l'enfant et au rôle maternel, le ralentissement et l'émoussement affectif se rapportant à l'une des dimensions dépressives pouvant altérer ces représentations.

Comment les mères déprimées se représentent-elles les émotions ressenties et comment perçoivent-elles leurs enfants

Les interprétations parentales des émotions de leur enfant peuvent subir des distorsions en fonction de l'état affectif du parent.
Weissman & Paykel (1974) ont observé que les mères déprimées montraient plus d'irritabilité, d'anxiété et de culpabilité et que ces troubles affectifs étaient agis au travers de l'interaction avec le bébé.
A partir de la passation de l'IFEEL Picture, épreuve projective à partir de photographies de bébés (Zahn-Waxler,1993), les mères déprimées ont décrit les expressions aux portraits de bébés comme plus craintives et moins joyeuses. Ou bien, elles dénient la présence de la tristesse, ou elles surévaluent la fréquence de cet affect. Elles montrent ainsi des mécanismes défensifs en jeu, tels que le déni ou la projection.
Selon Zahn-Waxler, les émotions négatives des femmes déprimées sont exprimées verbalement sous forme de plaintes, de mécontentement et de propos pessimistes.
Pour cet auteur, les mères non déprimées expliquent à leurs enfants les raisons ou les causes des émotions, et tout spécialement des émotions positives, alors que les mères déprimées insistent sur les émotions négatives sans élaborer plus le contenu de ces émotions.

La dépression postnatale racontée par les mères

Nous avons souhaité confronter les symptômes de la dépression postnatale tels qu'ils sont décrits dans la littérature avec les symptômes exprimés par les mères (Fossey, Rosenblum 1995).

  • Les jeunes mères sont affectées d'un malaise jamais éprouvé dans le passé.
    "J'ai eu la sensation d'être accaparée, voire étouffée, que mes mouvements ne m'appartenaient pas. Une angoisse inexpliquée s'abattait sur moi..."
    "J'avais l'impression que je n'arriverais jamais à reprendre mon rôle à la maison..."
    "Je prends les choses bien plus à coeur que d'habitude..."
  • Elles expriment des manifestations émotionnelles.
    "j'ai beaucoup pleuré.".
  • Un sentiment de tristesse et d'inaptitude à affronter les événements quotidiens.
    "J'ai eu l'impression que tout ce que je faisais était ridicule et ne servait à rien... " "J'avais l'impression que je n'arriverais jamais à reprendre mon rôle à la maison, ni à assumer toutes mes responsabilités... " "... qui peut à notre époque se sentir joyeux face à l'avenir ? Les guerres, le chômage, l'insécurité... tout pèse... " .
  • Elles se sentent incapables et dépassées dans les soins apportés à l'enfant.
    "...manque d'organisation...".
  • Elles éprouvent des sentiments de culpabilité, des auto-reproches concernant leur manque d'amour et leur inadéquation à leur enfant.
    "Les trois premières semaines je me suis sentie un peu nulle face au bébé... "
  • Leur humeur est labile
    "J'ai repoussé le bébé... j'ai eu des élans d'affection exagérés vers le bébé... " "... forte susceptibilité et émotivité. " "J'ai du mal à voir un film d'horreur ou rempli d'émotion. ".
  • Insomnie
    "J'ai très mal dormi... " "Fatigue intense due au manque de sommeil..." "Je sors avec peine d'une période de déprime due à une grande fatigue physique (réveils nocturnes répété )... ".
  • Irritabilité
    "Une angoisse inexpliquée s'abattait sur moi et me mettait dans une colère folle ".


Particularités du discours maternel concernant la relation au bébé comme témoins d'une dépression maternelle masquée

Ce discours porte sur :

  • la perception d'elle-même comme mère insuffisante ;
  • le débordement face aux besoins du bébé ;
  • le vécu persécutif par rapport aux exigences de l'enfant ;
  • les craintes maternelles par rapport à l'intégrité de l'enfant ;
  • le sentiment de solitude face au bébé ;
  • l'impossibilité de reconnaître et de s'adapter aux rythmes du bébé ;
  • les difficultés de perception du bébé imaginaire pendant la grossesse ;
  • les difficultés de se projeter avec le bébé dans l'avenir ;
  • le peu de gratifications apporté par l'enfant ;
  • la culpabilité vis-à-vis du bébé ; auto reproches ;
  • l'incapacité d'apporter de bonnes choses au bébé, tel que le lait matemel ;
  • l'indisponibilité affective vis-à-vis du bébé, la fatigue ;
  • l'anhédonie, le non plaisir partagé dans l'échange ;
  • la non acceptation par le père et par les grands-parents ;
  • un deuil familial ou une mort subite du nourrisson proche.


Evaluation

Objectifs

Notre étude vise à analyser les différentes dimensions de la dépression maternelle, les interactions entre le bébé et sa mère déprimée ainsi que le développement de celui-ci.

Terrain de recherche

Le Centre de Recherche sur le Développement Psycho-Biologique et Social du très Jeune Enfant (Association Claude Bernard), dirigé par le Professeur Ph. Mazet, orienté vers l'étude des interactions précoces entre le bébé et ses partenaires, s'est implanté à l'hôpital Avicenne (Bobigny) au sein du service de Psychopathologie de l'Enfant et de l'Adolescent.
Ainsi s'est progressivement instituée et organisée une collaboration avec :

  • la PMI du département de la Seine Saint-Denis
  • La maternité du C.H.U., à l'Hôpital Jean Verdier à Bondy et la Maternité de la Clinique du Bois d'Amour à Drancy.


Si l'on reprend l'activité effectuée par la Maternité de Bondy, principal lieu d'accouchement pour les mères venant consulter à la P.M.I., on observe que les signalements transmis à la P.M.I. (336 mères, 10 % des accouchements) comportent le plus souvent plusieurs clignotants de risques, les plus importants ayant été retenus.
Parmi ces clignotants, le plus fréquent concerne les troubles anxio-dépressifs maternels stricto sensu : 50 sur 336 (14 %). Ces troubles concernent soit la mère inquiète ou débordée par les soins de base donnés au bébé, soit la mère déprimée et vue par un psychologue ou un psychiatre en maternité.
Alors que les signalements (45) provenant du service de pédiatrie du même hôpital le sont uniquement pour des motifs de problèmes somatiques du bébé.
Pour l'équipe de la P.M.I., la dépression maternelle tend à augmenter depuis ces dernières années pour plusieurs raisons :

  • l'isolement des mères à domicile est plus fréquent ;
  • le temps du séjour à la maternité a été réduit ;
  • la dégradation des conditions socio-économiques s'est accélérée dans un quartier déjà fragilisé.


Les puéricultrices notent un lien entre l'anxiété de départ à la maternité et l'apparition d'une dépression postnatale par la suite.
Les mères qui étaient anxieuses, mais qui étaient capables de demander de l'aide aux services médico-sociaux développent peu souvent une dépression.

Méthodologie

  • Population
    Nous avons recruté deux groupes de mères (déprimées et non déprimées) au sein de la maternité et de la P.M.I. de Bondy (Seine Saint-Denis).
    Le groupe de mères déprimées se compose de 29 mères, celui du groupe témoins comporte 25 mères.
    Nous n'avons pas constaté de différences significatives entre ces deux groupes concernant la nationalité (2/3 dont françaises, 1/4 sont maghrébines), l'âge (29 ans), la catégorie socioprofessionnelle, le statut matrimonial, le nombre d'enfants et le sexe du bébé.
    Ainsi nous avons pu apparier ces deux populations.
  • Critères d'inclusion
    L'inclusion de la dépression maternelle se fait sur les critères cliniques retrouvés à l'aide de l'échelle (M.A.D.R.S.). Cet épisode dépressif doit durer au moins pendant un mois au cours des premiers mois du post-partum (critères de Feighner).
  • Outils
    Nous avons utilisé
    • les grilles d'évaluation des interactions de Bobigny-Claude Bernard à trois mois et un an ;
    • l'échelle d'évaluation des affects du bébé (KIA profil, Stern) ;
    • l'échelle de l'état d'engagement affectif de chaque partenaire de la dyade (Cohn, Campbell) ;
    • l'observation vidéoscopique en laboratoire et à domicile.


Résultats

Mise en évidence de deux types de dépression maternelle

A l'aide de l'échelle M.A.D.R.S., qui explore différentes dimensions de la dépression : anxiété, irritabilité, tension intérieure, réduction de sommeil, pessimisme, ralentissement, émoussement, difficulté de concentration, lassitude, incapacité à ressentir, nous avons pu différencier deux types de dépression maternelle, l'une émoussée et ralentie, l'autre anxieuse et irritée.
Les scores aux items du pôle anxieux (tension intérieure, réduction de sommeil, pensées pessimistes) sont significativement différents à 0.05 (t de Student) chez les mères déprimées anxieuses et chez les mères ralenties émoussées.

Persistance de ces deux types de dépression maternelle

Ces deux variétés de l'expression de la dépression maternelle perdurent sur le même mode tout au long de l'évolution de la dépression maternelle, avec des variations quantitatives.

Les interactions mère-bébé diffèrent selon le type de dépression

On observe un niveau égal d'engagement affectif entre les deux partenaires des dyades de mères déprimées, irritées et anxieuses alors que les bébés sont moins engagés affectivement au cours des interactions avec leurs mères déprimées émoussées et ralenties.
Sandra 7 mois et sa maman : interactions entre une maman déprimée émoussée et son bébé
Voici quelques éléments biographiques concernant Sandra et ses parents. Ceux-ci se sont rencontrés dans une petite ville du sud de la France où vivait Mme B. d'origine espagnole, issue d'une famille de 13 enfants. M. B. est algérien et employé dans un garage. Sandra est née trois ans après leur mariage à un moment où les parents ne désiraient pas vraiment un bébé. En effet ils avaient gardé quelque temps un petit-neveu du mari et réalisé les inconvénients d'un bébé (cris et pleurs la nuit...). La grossesse s'est déroulée normalement sur le plan médical mais la mère exprimait une phobie de l'accouchement et craignait la présence d'anomalies chez le bébé. L'accouchement a eu lieu à terme, par césarienne en présence du père et à la sortie de la clinique, le couple a vécu chez les grands-parents maternels avec le bébé. Le prénom Sandra a été choisi parce qu'il convenait aux deux cultures (française et arabe). Deux mois après la naissance, les parents viennent vivre en région parisienne chez les grands-parents paternels pour des raisons professionnelles. A ce moment-là, la mère présente des manifestations dépressives avec ralentissement et émoussement entraînant des conflits avec sa belle-famille. Puis le couple déménage dans un studio lorsque Sandra a 6 mois et c'est à leur domicile que nous rencontrons Mme B. et Sandra âgée de 7 mois.
Sur le plan de l'organisation familiale
Mme B. est seule avec Sandra pendant la journée, le père rentrant du travail vers 17h. Sandra dort dans le lit de ses parents et sa mère la nourrit toujours au sein le soir pour l'endormir et parfois la nuit. Le père est Témoin de Jéhovah, les Écritures le guident dans sa vie, pour l'éducation et l'avenir de sa fille.
Lorsqu'on analyse plus finement les interactions entre Sandra et sa mère :
sur le plan vocal la mère ne s'adresse pas à l'enfant et les vocalisations de celle-ci ne sont par reprises par celle-là. Sandra émet une excitation vocale en réponse au silence maternel, traduisant son incapacité, son impuissance à dialoguer. Cette auto-excitation est non modulée, agressive, se traduisant par une hypertonicité motrice et vocale. Mme B. émet des vocalises non à des fins relationnelles mais en écho au maniement mécanique d'un objet médiateur excitant ou dans l'accompagnement d'activités motrices stéréotypées, tels que des balancements.
Le dialogue tonique : très souvent la maman effectue un réajustement fonctionnel de la tonicité, n'assurant pas un dialogue tonique. Les gestes de la mère visent à redresser le bébé en position assise ou debout et n'ont pas de fonction d'échange. Ainsi la maman met en jeu la motricité de Sandra par ses propres décharges pulsionnelles et tensionnelles, qui tiennent lieu de modalités relationnelles. La mère libère son angoisse par des gestes impulsifs quand par exemple elle redresse son enfant debout en face d'elle. Par conséquent, le bébé est sthénique et le holding (portage) de la mère est peu contenant. Pendant la journée, Sandra se déplace constamment à l'aide d'un déambulateur. La fonction de celui-ci est pour la mère à la fois un contrôle à distance, un désengagement relationnel, un objet contraphobique et de réassurance qui abolit le caractère aléatoire de l'interaction.
Cette observation met en évidence les difficultés maternelles d'adaptation au changement. De la même façon, le bruit du déambulateur occupe le champ temporel, spatial et sonore de la mère. Avec l'observateur, le bébé induit et reproduit les stéréotypies motrices utilisées avec la mère.
Le regard de la mère est figé, l'enfant se détourne souvent de celle-ci et accroche l'environnement extérieur. Avec l'observateur, le regard de Sandra se fait captateur et figé avec tentative d'agrippement du regard.
Sur le plan des interactions affectives Sandra n'offre pas le sentiment de partager l'état affectif de sa maman déprimée. On observe chez cette dernière une monotonie affective qui se traduit par une diminution de la modulation des affects déterminant le même état d'expressivité au cours de l'observation avec réduction des expressions spontanées rendant la mère peu sensible aux stimulations de l'enfant. Ainsi, dans le cadre d'un émoussement affectif maternel, on assiste à une pauvreté des échanges dont la modalité dominante est la motricité qui entretient une hyperexcitabilité et une hypertonicité du bébé. La dépression atteignant le fonctionnement psychique maternel dans son ensemble va avoir un impact sur la disponibilité et les "soins" de la mère à l'égard de son bébé, modifiant les initiatives ou les réponses de celle-ci dans l'interaction comportementale, affective et fantasmatique entre eux.

Discussion et conclusion


L'étude des interactions "dépressives" nous montre l'impossibilité pour la mère d'envisager toute modification, rigidifiant et appauvrissant l'interaction.
La mère déprimée se rend indisponible lors de l'engagement affectif dans la mesure où elle hyper investit l'affect dépressif qui envahit son champ relationnel. Ainsi elle maintient le cadre rigide interactif afin d'utiliser le pôle fonctionnel des interactions comme guide de ses actes à l'égard des soins apportés au bébé.
L'interaction ne peut alors subir des transformations qui désorganiseraient soit le pôle ralenti, soit le pôle anxieux de la dépression maternelle.
Ainsi, à la rigidité du cadre interactif imposé par la mère, au cours du dialogue tonique, la réponse de l'enfant s'établit sur un mode moteur et hypertonique.
Ici, l'irruption de l'affect dépressif maternel peut faire obstacle à une modulation de l'expression émotionnelle et contraint l'enfant à réguler ses états de tension interne par l'entremise de son système musculaire loco-moteur proprioceptif, encore peu développé au début de sa vie.
Ainsi, les compétences précoces du bébé à lire les émotions du partenaire dans un bain d'affects sont utilisées plutôt à maintenir une régulation approximative de son système de para-excitation à partir de sa tonicité.
On voit là que l'envahissement affectif dépressif empêche paradoxalement la mise en place d'une empathie maternelle, gage de la virtualité d'un engagement autorisant des schémas anticipatifs de l'enchaînement interactif.
Dans ces premiers temps qui suivent la naissance et où elle se sent trop fragile, la mère n'a de cesse que de réduire la part d'incertitude dans ses relations avec son bébé.
Ainsi les partenaires de la dyade mère déprimée-bébé sont-ils condamnés au visible de l'interaction qui, pour se maintenir, fait appel au présent concret qui peut se déployer lors des interactions précoces où la mère répète les mêmes actes au cours des soins quotidiens apportés au bébé.
Pour la mère, cette "concrétude" s'apparente à la fonctionnalité des soins apportés au bébé. Pour celui-ci, la rencontre interactive avec sa mère déprimée s'effectue à partir de la sensation tangible et palpable de la décharge tensionnelle motrice, figure pictographique de l'éprouvé interactif.
Ainsi; l'étude de la spécificité de l'interaction dépressive peut nous aider à comprendre que le but de l'interaction mère-bébé n'est pas de parvenir à fonctionner dans le factuel. Mais qu'à partir de l'accordage affectif éprouvé, le défi interactif est de définir les bases d'une narration qui serait issue de la transmission intergénérationnelle pour aboutir à une représentation fiable chez l'enfant de "l'être avec" sa mère.
La tâche psychique des nouveaux parents se situe dans une analogie inverse, en miroir de celle du processus du deuil. Au cours de celui-ci, le sujet doit abandonner des investissements, alors qu'à la naissance d'un enfant, il doit en produire.
La dépression maternelle peut survenir quand le processus de reconnaissance de l'enfant est bloqué parce qu'un investissement conflictuel de sa représentation devient répétitif, car il fait appel à la résurgence de conflits anciens, perpétués par l'incapacité de faire le deuil d'imagos infantiles.
Le post-partum serait aussi le moment de la naissance de la mère.

Bibliographie

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