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BENHAÏM Michèle : à propos de son ouvrage "La folie des mères"

Lien à consulter : www.lien-social.com

Michèle Benhaim, vous êtes psychanalyste et vous intervenez auprès de "mères défaillantes". Vous avez beaucoup travaillé sur ce thème, signé plusieurs livres sur la question et vous écrivez actuellement un ouvrage collectif "L'ambivalence de la mère" avec une équipe de travailleurs sociaux. Comment pensez-vous que s'en sortent, ou ne s'en sortent pas, les travailleurs sociaux avec les « mères défaillantes » ? D'abord, pour la psychanalyste que vous êtes dites-nous ce qu'est une mère...

Michèle Benhaim :
L'inconscient, en psychanalyse, ne connaît pas d'autre représentation de la femme que sous les traits de la mère. Nous portons tous en nous une image interne de la mère. Sur le modèle de cette première relation objectale, s'élaboreront nos relations futures. Il me paraît intéressant de souligner, que la question de la mère en psychanalyse est intéressante du point de vue de la position subjective qu'occupe l'individu concerné. Au-delà de la question du statut ou de celle du concept, on pourrait dire qu'être mère c'est se mettre à occuper une certaine position psychique, en l'occurrence une position maternelle. Ceci est une généralité. Si l'on veut aller un petit peu plus loin, il nous faut examiner les sentiments de l'enfant à l'égard de cette mère et ceux que cette dernière porte à son enfant. Ma thèse de doctorat s'intitulait « l'ambivalence de la mère ». Freud et Winnicott, bien avant moi, ont placé la haine comme un sentiment humain précédant toujours l'amour. Ce point m'a permis d'élaborer l'hypothèse de cette ambivalence, qui signe une retrouvaille de l'amour et de la haine dans une pacification des pulsions de vie et des pulsions de mort, à l'oeuvre de façon aiguë dans le processus de la maternité. La naissance d'un enfant est concomitante d'une mort symbolique : le renoncement à l'illusion d'un enfant tout bon qui viendrait combler une mère toute bonne et ainsi comblée. La métaphore paternelle, c'est-à-dire le père en tant que fonction (pour qu'il y ait un père, il faut qu'une femme en parle et qu'un homme accepte de jouer le jeu) vient de permettre, dans le meilleur des cas, à la mère de dissocier son corps et celui de son enfant, de dissocier les registres du sexuel et du maternel afin de n'être pas entièrement sur un versant ou sur l'autre, enfin de « désintriquer » les pulsions de vie et les pulsions de mort pour, en général, laisser les premières prendre le pas sur les secondes. Comme dans tout acte humain par définition et comme dans cet acte humanisant qu'est l'acte maternel en particulier. Or, humaniser, c'est bien la fonction du symbolique, faire lien entre l'amour et la loi.

Vous avez donné à l'un de vos livres pour titre « La folie des Mères ». Qu'appelez-vous la folie des mères ?

Il m'est apparu important de traiter de la folie, non pas sur le plan de la structure psychotique de la personnalité, mais à partir d'un fantasme que ma pratique auprès de mères persuadées d'être « mauvaises » a mis en lumière : le moment où une femme accède à la maternité dans le réel, c'est-à-dire ce temps de rupture dans le corps que signe l'accouchement s'accompagnerait d'un temps de bascule imaginaire, fantasmatique dans la pensée : devenir mère serait devenir coupable d'avoir inscrit l'enfant dans l'ordre de la mortalité, et donc par conséquent coupable de tout ce qui lui arriverait. Ce fantasme se décline différemment selon son degré de proximité avec le conscient d'une part, selon la personnalité et l'histoire de la mère d'autre part, enfin selon la place dévolue à un père.

Y a-t-il selon vous différentes façons d'être mère en fonction de son origine culturelle ?

  • Plus que la « culture », qui est à mon sens un concept à manier avec prudence parce qu'il peut dériver très vite, ce qui me semble important parce qu'analysable pour un sujet en souffrance, c'est la place faite à l'enfant dans le fantasme maternel. Qu'est-ce qui l'attend ? Ici, tout est possible : la folie quotidienne et banale d'une mère qui serait « toute », c'est-à-dire où l'enfant occuperait presque toute la place, c'est ce qu'on appelle souvent « les mères juives » pour lesquelles la préoccupation de tous les instants prend la figure de l'enfant ; en effet, la mère de Woody Allen est envahissante, sacrificielle, toute sachante et toute puissante. Cependant, si je souligne « presque », c'est parce que, à l'intérieur de ce « trop », il reste une place pour la parole et donc pour que se creuse un écart entre l'enfant et le désir de sa mère.
    Je ne me suis pas intéressée à la question de la maternité d'un point de vue ethnologique, mais je crois que par exemple en Afrique, ce qui est intéressant, c'est la « dilution », à savoir que d'autres personnes que la mère ont en charge, au sein de la famille, l'éducation de l'enfant. Ce partage participe sans doute de la possibilité de cet écart vital. Si elle est vraiment « toute », toute comblante et toute comblée, c'est la folie qui attend l'enfant au tournant. Et puis il y a les autres « folies » qui peuvent largement déborder le champ banal de la névrose commune pour prendre les allures tout à fait pathologiques, voire à l'extrême, se conclure dans un infanticide.
  • L'« enfant roi », dans nos sociétés, a-t-il aidé ou non les Mères ?
    A priori « l'enfant roi » était un concept intéressant dans la mesure où avant cet avènement, l'enfant était considéré dans nos sociétés un peu comme un objet, les bébés étaient des tubes digestifs, les jeunes enfants ne comprenaient rien etc. Le problème pour les mères, c'est que si l'enfant est « roi », il va falloir être à la hauteur, le pas est vite franchi, il va falloir être parfaite, toute bonne, sans ambivalence aucune. Ainsi les mères ont pu sentir leur culpabilité accentuée dans la mesure où, par exemple, elles sentaient un décalage trop important entre ce que les préceptes édictés, y compris par la psychanalyse, révélaient d'attitudes qui seraient bonnes pour l'enfant et ce qu'elles même se sentaient aptes à assumer, oubliant par là, qu'en dehors des abus pathologiques et pervers, on est mère comme on peut. Il n'existe pas de bonne ou de mauvaise mère. Il est une position à essayer d'occuper pour le confort psychique de la mère et l'épanouissement subjectif de l'enfant, c'est celle que Winnicott nommait « la mère suffisamment bonne ». Ce qui est à retenir dans ce concept, c'est le suffisamment, c'est-à-dire ni « trop », ni « trop peu ». Dans cet « entre », il y a une place pour la mère et pour l'enfant. C'est pour cette raison que j'ai souhaité introduire dans mon travail la notion de mère « suffisamment haineuse » pour réintroduire la notion d'ambivalence. La « haine » qui aiderait l'enfant à se séparer de sa mère et la mère à laisser partir son enfant vivre sa vie.
  • Alors justement revenons à notre point de départ : les travailleurs sociaux avec les « mères défaillantes ». Sont-ils dans une situation qu'ils contrôlent bien ou au contraire qu'ils maîtrisent mal ?
    Je pense que les travailleurs sociaux manquent de moyens cohérents pour travailler, d'espaces de parole, de réflexion et d'élaboration des pratiques qui ne cessent d'évoluer et sont donc à (ré) inventer en permanence. Pour accompagner une mère en difficulté, il doit analyser les enjeux de cette relation et cela doit lui permettre de se dégager du transfert et de l'emprise dans lesquels il peut se retrouver. J'ai écrit un livre qui s'adresse aux travailleurs sociaux exerçant dans le champ de l'enfance en difficulté et qui était une réflexion à partir d'un travail de supervision d'une équipe pluridisciplinaire de travailleurs sociaux. Ce sont « Les troubles de la relation à la mère » dans lequel je développe que le travers essentiel quand on accompagne une mère « défaillante » est de croire que nous, on va être « meilleur ». C'est vrai que le premier mouvement, lorsqu'on voit un enfant en souffrance, c'est d'être « bon » et de le « réparer ». Les écueils sont donc de deux types au moins : se positionner comme « le bon objet », la mère étant vécue comme « mauvaise », et là on évolue sur une scène imaginaire, où rien ne peut changer vraiment si ce n'est les mécanismes de défense des uns et des autres qui se verront renforcés. Ne pas s'occuper des parents dans la prise en charge de l'enfant, autre écueil donc, car ici, les éléments de compréhension et d'analyse feront défaut puisqu'on ne saurait appréhender le symptôme de l'enfant en dehors de son inscription dans le désir de la mère, par ailleurs, si la mère est écartée de la prise en charge, dès que l'enfant ira mieux soit elle le retirera, soit elle déprimera. Les choses sont bien sûr nouées et les unes ne sauraient évoluer en dehors des autres. Cela ne signifie pas que la même personne ait en charge la mère ET l'enfant, mais il faut proposer à la mère un lieu de parole où pourront s'analyser les enjeux de sa relation avec son enfant et qui permettra que pour l'un comme pour l'autre, les points difficiles se dépassent à peu près au même rythme. Car si l'enfant, fort d'un travail avec son éducateur, change de place dans le fantasme maternel, encore faut-il que la mère adapte sa position subjective à cette nouvelle configuration (inconsciente).
    En outre, je crois qu'un autre des écueils repérables relève du fait qu'aujourd'hui les travailleurs sociaux sont de surcroît, confrontés à la question du réel social recouvrant une souffrance sociale. C'est-à-dire que non seulement les mères peuvent être dépassées subjectivement et psychologiquement par certains aspects de la maternité mais elles peuvent, en outre, être prises dans des « galères sociales » (misère, chômage, maladie grave, toxicomanie...). Ces nouvelles données (si elles ont toujours existé, elles sont aujourd'hui massives) laissent des équipes de travailleurs sociaux atterrés face à ce télescopage du symptôme individuel et de la détresse sociale collective. On ne sait plus par quoi commencer, ou même parfois de quoi il est vraiment question. Difficile pour une mère qui ignore si elle aura de quoi nourrir, voire loger, son enfant le soir, de s'interroger sur ses fantasmes ! Pris dans l'urgence de cette double réalité, les travailleurs sociaux gagnent à en analyser les enjeux. À défaut les prises en charge peuvent se révéler inopérantes pour la mère ou pour l'enfant ou pour les deux mais également laisser l'éducateur dans une position de souffrance, parfois dans une position « dépressive » au sens où on peut penser que notre acte est inutile, vu l'ampleur des tâches.


Propos recueillis par Guy Benloulou

* Michèle Benhaim est psychanalyste et psychologue clinicienne dans un CHS à Marseille. Elle est l'auteur de « La folie des Mères », 1992, Imago ; « Les troubles de la relation à la mère », 1992, Privat/Dunod ; « Sida, luttes à vif » (avec Jacques Borda), 1994, La Pensée Sauvage, Préface de S. Veil. À paraître : « L'ambivalence de la mère » ouvrage collectif écrit avec une équipe de travailleurs sociaux intervenant dans le domaine de l'insertion par le logement.

Elsa Grangier, chroniqueuse aux Maternelles sur France 5, marraine de Maman Blues

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