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BYDLOWSKI Monique : "La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité" (Carnet Psy Bernard Golse)

Il nous faut tout d'abord saluer le courage professionnel de Monique Bydlowski qui, à titre de pionnière, a pris le risque d'être psychanalyste ou plutôt d'être une psychanalyste depuis de nombreuses années dans un service de maternité, c'est-à-dire dans un milieu de somaticiens avec cette difficulté d'affronter quotidiennement et chroniquement la dynamique du clivage entre le corps et la psyché.

Dans la première partie, Le travail psychanalytique en maternité, Monique Bydlowski nous parle d'abord de manière imagée de "l'oeil du cyclone", en nous rappelant ses débuts à la maternité de Clamart auprès du Pr E.Papiernik et en définissant "l'oeil du cyclone" comme une sorte de centre de gravité ou d'attraction de la tornade, zone de basse pression où règne un calme relatif et pouvant -si elle est suffisamment large- servir de refuge ou d'abri. Une métaphore météorologique en appelant une autre, elle définit alors la fonction du psychanalyste dans l'ouragan de la maternité comme une "fonction de paratonnerre" vis-à-vis de l'angoisse des soignants, fonction susceptible "d'élever leur seuil de tolérance à la contagion des désordres affectifs ou comportementaux".

Un chapitre plus éthologique nous resitue ensuite diverses coutumes de la naissance, laquelle dans l'espèce humaine n'est jamais finalement un phénomène aussi naturel que dans les autres espèces animales. Abordant la clinique des accouchements traumatiques, Monique Bydlowski définit d'une part "le cauchemar de la naissance" (ou représentation inconsciente de l'accouchement) et le concept de "névrose traumatique post-obstétricale" grâce à une dizaine de vignettes cliniques extrêmement parlantes. Sans la mentionner explicitement, Monique Bydlowski se réfère ici nettement à la théorie freudienne de l'après-coup et de ce fait, loin des descriptions actuelles du P.T.S.D. (Post-Traumatic Stress Disorders), elle nous fournit un modèle de la névrose traumatique qui tient compte de l'histoire passée de la patiente. On comprend ainsi qu'une grossesse peut se révéler désorganisante en ce qu'elle renvoie à un accouchement précédent traumatique ayant fait émerger des représentations psychiques en rapport, notamment avec le fantasme de scène primitive et la violence de l'inceste (symbolique ou réel).

L'impact psychopathologique de la grossesse en cours se trouve alors en quelque sorte frayé par la transparence psychique particulière de la femme enceinte qui ouvre l'accès à ces représentations traumatiques liées au premier accouchement du fait de la perméabilité accrue des mécanismes de refoulement.

Dans la deuxième partie, Les représentations inconscientes pendant la grossesse, c'est toute la question du désir d'enfant qui se trouve ici posée. Monique Bydlowski commence par évoquer le désir d'enfant chez la mère, soit au féminin. Elle insiste, me semble-t-il, sur le paradoxe d'une représentation de l'enfant sur fond de non-représentabilité du fait de l'absence de toucher et de regard possibles pendant la grossesse. On pourra discuter l'assertion de Monique Bylowski selon laquelle "l'image échographique ne produit pas d'émotion (et) peut être interchangeable d'une femme à l'autre".

En tout état de cause, Monique Bydlowski nous resitue l'enfant imaginaire ou fantasmatique (surtout inconscient et tout autant pré-oedipien que post-oedipien) et l'enfant imaginé (plutôt conscient- préconscient et surtout post-oedipien) auxquels il faudrait encore adjoindre l'enfant narcissique et l'enfant mythique, ces quatre enfants-dans-la-tête-de-la-mère ayant à se mailler au narcissisme parental (comme le dit Serge Lebovici) pour participer ensuite au développement du self de l'enfant. Monique Bydlowski aborde alors la question de la transmission de ces représentations et de leur impact sur le système des interactions précoces.

Un chapitre central est consacré à la transparence psychique de la mère pendant la grossesse. Rappelons que cette transparence psychique, par le biais de l'abaissement des barrières du refoulement, permet à tout un matériel habituellement inconscient d'apparaître dans le champ de la conscience en donnant lieu d'une part à un état relationnel particulier (propice au transfert) et d'autre part à une facilité de liaison entre la situation de gestation actuelle et un certain nombre de représentations infantiles.

Il s'agit d'un concept important et d'une découverte centrale qui rend compte du fait que, d'une certaine manière, la femme enceinte est davantage tournée vers son passé que vers son avenir et que la grossesse, à l'instar de l'adolescence, joue comme une véritable crise maturative sur fond de conflictualité accrue. On assiste en fait à une sorte d'invasion narcissique par l'enfant, à un véritable transfert maternel sur l'enfant à venir qui légitime la levée du refoulement, le désinvestissement relatif de ce qui est étranger à l'enfant et le secret maintenu sur l'intimité de son érotisation.

Dans un chapitre sur le désir d'enfant du père, soit le désir d'enfant au masculin Monique Bydlowski après avoir rappelé le drame du père qui, en enfantant, contribue à sa propre exclusion, évoque ensuite les rapports qui nouent la paternité aux identifications féminines du père (fantasme de l'homme enceint et rituels de couvade) et l'interdit du regard masculin déjà abordé à propos des coutumes de la naissance, avant d'envisager la question de la filiation symbolique à travers le processus de nomination : "Le père est passeur du nom qu'il porte".

La dernière et essentielle partie de l'ouvrage, Les données psychopathologiques sur l'infertilité me paraît se développer sous le sceau de l'idée forte suivante qu'il existe un contraste très net entre d'un côté la maîtrise croissante de la technologie et de la contraception ("Les femmes peuvent ne pas avoir les enfants qu'elles ne désirent pas") et d'un autre côté, l'illusion très trompeuse de pouvoir contrôler la fertilité et la conception.

Autrement dit, il est actuellement plus facile de ne pas avoir d'enfant quand on peut en avoir que d'en avoir quand on a des difficultés à en avoir. J'ajoute que dans ces conditions, vouloir un enfant signifie souvent cesser de ne pas en vouloir mais que l'issue de cette double négation demeure incertaine et qu'en tout état de cause, en cas de conception, les parents ne sont en rien maîtres de leur inconscient et de leurs diverses projections sur le bébé. Comme on le voit, la question de l'infertilité se voit donc doublement connotée par une dimension de non-maîtrise et d'impuissance, impuissance psychique s'entend et non pas sexuelle.

Le premier chapitre de cette troisième partie traite de la souffrance de la stérilité et de l'utilité de la consultation en binôme. Il s'ouvre sur une affirmation très claire : "L'infertilité est un champ-frontière de la médecine" qui n'est pas sans évoquer la phrase fameuse de S.Freud : "La pulsion est un concept-limite entre le corps et la psyché". Ceci pour dire que toute la réflexion de Monique Bydlowski va fort heureusement esquiver le fallacieux clivage entre stérilité organique et stérilité psychogène pour réintroduire en force le concept freudien de "série complémentaire" (même s'il n'est pas nommé comme tel) et donc l'axe psychopathologique plurifactoriel. Alors qu'il existe dans les médias et le grand public une sorte de consensus pour évacuer la dimension du complexe qui nous ramène nécessairement à la maladie, à la souffrance et à la mort, la réflexion de Monique Bydlowski nous confronte au contraire honnêtement à la complexité et donc finalement à l'humain. L'infertilité ramène en effet sans cesse à la conflictualité de la sexualité et de la filiation et, en tant que telle, elle ne supporte aucune approche réductrice.

La stérilité peut venir témoigner d'une souffrance psychique qui préexiste souvent à la demande symptomatique et qui va ici être abordée pour elle-même. Monique Bydlowski expose le cadre de son travail en binôme (gynécologue-psychanalyste) qui, par lui-même, ouvre sur une écoute et une parole mixte, somatique et psychique. Le binôme va permettre de redonner sa place au temps, au temps de la pensée que les patients cherchent parfois à colmater par une demande d'actes médicaux sans délai. Un projet thérapeutique peut alors graduellement se dégager qui vise l'accès à un mieux-être, après un certain trajet partagé, et ceci que le symptôme stérilité ait été levé ou non.

Monique Bydlowski distingue alors la stérilité-souffrance de la stérilité-revendication :
  • La première renvoie à certains thèmes fantasmatiques particuliers comme l'enfant incestueux du père de la mère, l'enfant parthénogénétique, la maîtrise corporelle, la place de l'enfant déjà prise, le secret de filiation, la maternité-catastrophe, la dynamique du couple enfin au sein de laquelle la stérilité peut parfois servir d'agent liant.
  • La deuxième, la stérilité-revendication, correspond aux cas où la stérilité sert d'argument au couple pour rechercher un tiers jugeant et surmoïque, un arbitre du conflit conjugal que l'enfant, s'il naissait, pourrait éventuellement incarner avec tous les risques que cela comporte.

Monique Bydlowski expose ensuite les rapports entre désir d'enfant et infertilité. Partant de la souffrance psychique qui connote toujours la condition physique que représente la stérilité, "la question reste ouverte de savoir si cette souffrance psychique est pure conséquence de l'infertilité ou au contraire en est un facteur causal".

L'ensemble du chapitre qui donne son titre à l'ouvrage :"La dette de vie", se trouve placé sous le signe de "La femme sans ombre", opéra de Richard Strauss dont le livret est dû à Hugo Von Hofmannstahl et qui nous montre que la femme sans ombre ne peut être que stérile. C'est toute la question de la transmission qui va se trouver ouverte avec ce concept de dette de vie puisque : "En matière de filiation humaine, une dette de vie inconsciente enchaîne les sujets à leurs parents, à leurs ascendants. Pour les futurs père et mère, la reconnaissance de ce désir de gratitude, de cette dette d'existence est le pivot de l'aptitude à transmettre la vie".

La dette de vie serait plus particulièrement l'enjeu de la filiation féminine et Monique Bydlowski nous offre là un texte particulièrement stimulant. Partant du "Que veut la femme?" de F. Nietzsche, elle nous rappelle d'abord qu'il n'y a pas de dette sans hypothèque et que l'hypothèque correspondant à la dette de vie est au fond la nécessité pour la femme de se reconnaître identique à sa mère. "L'adolescence féminine ne s'achève en fait qu'avec la première naissance même tardive". Mais c'est l'identification à une représentation maternelle originaire qui est ici convoquée, mémoire de la phase initiale d'attachement tendre et passionné de la mère d'autrefois, celle des premiers soins ("la mère faible").

Le dernier chapitre est constitué par une réflexion épistémologique sur la recherche en procréation, soit une recherche se situant quelque part entre biologie et psychanalyse. Pour l'instant, j'en retiendrai essentiellement la notion importante d'identification du chercheur à son objet scientifique à savoir, dans le cas présent, l'humain et Monique Bydlowski va alors poser la temporalité propre comme l'indice central de l'humain.

Conclusions

J'espère l'avoir suffisamment montré, ce livre est un livre important. Important pour tous ceux qui s'intéressent à la psychiatrie périnatale et au bébé et qui veulent le faire sans accepter de déchirantes révisions par rapport au corpus métapsychologique classique. Personnellement, je suis de ceux-ci. Je pense que le bébé ne nous impose aucune contorsion psychodynamique particulière et que, par exemple, nous pouvons nous occuper de lui -dans nos modèles et dans nos théories- sans renoncer le moins du monde à la théorie des pulsions, à la théorie de l'étayage et à celle de l'après-coup.

Le bébé ne pervertit ni le point de vue dynamique, ni le point de vue économique des choses. C'est sans doute le point de vue topique qui aura le plus à être revisité à partir des données acquises sur la dyade et la triade, données qui nous suggèrent peut-être l'idée d'une topique intersubjective complémentaire avec toutes les difficultés que l'on sait quant au passage de l'intersubjectif à l'intrapsychique.

Mon dernier mot sera pour remercier Monique Bydlowski de nous avoir offert un tel travail qui avec beaucoup de force, de profondeur et de sobriété nous rappelle que le bébé s'inscrit d'emblée dans l'après-coup (ne serait-ce que dans l'après-coup des refoulements de ses partenaires relationnels adultes) et que, pour la croissance et la maturation psychiques de leur psyché, tous les bébés ont besoin d'une histoire mais d'une histoire qui ne soit pas seulement une histoire génétique.

(Pr Bernard Golse)

 

Elsa Grangier, chroniqueuse aux Maternelles sur France 5, marraine de Maman Blues

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