Maman Blues a 10 ans !

DECHAMBRE Michel : "Savoir des mères ; méconnaissance médicale ; compétence des bébés" Pédiatre, Clermond Ferrand

Deux pédiatres ont infléchi ma vie ou du moins ma manière d'aborder l'autre : Robert DEBRE m'a appris l'enfant, Donald WINNICOTT m'a fait entendre un peu la mère.

En 1960, je suis à Saint Vincent de Paul et Robert Debré termine une carrière de père de la pédiatrie. Je suis jeune, il est vieux, j'ai une taille moyenne, il est immense ; dans sa paume de main il tient un nouveau-né, il ne le tient pas, il le porte, ce tout petit corps hypotrophique me paraît être dans la main d'un géant et tient du conte de fées ; alors je vois Robert Debré s'adresser à ce bébé et le vouvoyer ; ce bébé a quelques jours. Je n'ai jamais eu de discours sur le respect qu'on doit à un enfant mais j'ai vu un grand homme le vivre, ce respect.

Si j'ai fait de la pédiatrie, c'était pour m'occuper d'enfants mais j'aurais mis volontiers très très loin en arrière leurs parents et Winnicott est venu s'introduire là pour y glisser la mère et me faire entendre qu'elle savait, qu'elle était respectable, qu'elle n'était pas seulement possessive et dévalorisante. Il m'a appris que la mère avait quelque chose à nous apprendre.

Durant quinze ans, j'exerce donc comme pédiatre et mon désir est de faire de la prévention. J'aborde donc aujourd'hui mon histoire à travers des enfants qui vont bien et des parents suffisamment bons. Je laisserai à travers ces journées à d'autres la pathologie.

Pour m'en tenir à l'importance de se comporter face à ces enfants. Ces enfants dans "leur normalité".

Qui sont donc ces bébés ? Des nouveau-nés attendus, souhaités et qui naissent sans angoisse excessive de la part de leurs parents et apparemment conformes sur le plan anatomophysiologique et neurologique.

Qui sont ces mères ? En principe, des primipares et des femmes qui vont passer du statut de jeunes femmes au statut de jeunes mères. L'arrivée de l'enfant a modifié, modifie et modifiera tout leur mode de vie, leur attente, leur désir voire même leur identité, bien entendu leur relation aussi avec le géniteur.

J'ai toujours ressenti comme un moment de fragilité extrême les premiers jours qui suivent la naissance où la femme se trouve dans un état second, dans une très grande fragilité émotionnelle, dans une perte de ses repères et dans une angoisse certaine de ce qu'elle a comme capacité à être mère. Période fertile où tout ce qui est dit, entendu, parlé, à propos de l'enfant s'inscrit profondément voire définitivement dans le cerveau de cette femme et dans son coeur. Aussi, avant d'entrer dans une chambre de jeune accouchée, il est sans doute bon de surveiller son langage, ses mots, sa convivialité.

En effet, combien de fois j'ai découvert dix à vingt ans plus tard que les mots prononcés à cette époque avaient été enregistrés et m'étaient rapportés avec tout ce qu'ils avaient contenu de positif ou négatif et amplifiés bien entendu. Respecter ce temps d'appropriation, de découverte, de connaissance et de reconnaissance entre la mère et l'enfant, leur laisser l'intimité nécessaire, ne pas intervenir sur tous les conseils ou les publicités qui les atteignent abondamment, conseils bien entendu différents voire opposés, remarques désobligeantes sur tel faciès ou telle ressemblance familiale.

Il est si tentant pour le pédiatre de prendre le volant, d'assurer, de décider, de se substituer et de rendre dépendant un adulte en apprentissage car cette femme et ce bébé doivent "s'adopter" mutuellement et les semaines qui viennent sont trop importantes pour être parasitées sans cesse.

Je n'aborderai pas la pathologie de ce couple, de cette mère ou de ce bébé, vous savez que Madame Véronique Lemaître intervient tout de suite après sur la dépression du post-partum.

De l'apprentissage de l'indépendance à l'autonomie

En lisant Winnicott, en particulier son livre intitulé "Processus de maturation chez l'enfant", ce nouveau-né dans les bras de sa mère avec toute la difficulté que comporte cette rencontre et cet apprentissage m'évoque une petite histoire survenue au C.A.M.S.P. l'année dernière. Ce lieu est inséré dans l'Institut des Jeunes Aveugles, et je n'avais pas l'habitude de circuler dans ce quartier. Voyant un tout jeune aveugle traverser la rue avec sa canne en tâtonnant, je m'approche pour l'aider à traverser et je lui prends le bras, un peu fermement. Quand je découvre qu'à quelques dizaines de mètres son éducateur l'observe et lui a demandé cet apprentissage, cet accès à l'autonomie. D'ailleurs, il est venu rapidement anéantir mes bonnes intentions en me grondant très fort. J'ai réalisé seulement ensuite à quel point nous pouvons faire des dégâts en intervenant sous prétexte d'aide et je pense que le médecin qui s'introduit dans la clinique d'accouchement et qui va jouer le rôle que vous savez entre l'enfant et sa mère, est un gros ours bien incapable de percevoir ce qui se joue entre cette femme et ce bébé, ce qu'elle en connaît déjà, ce qu'elle apporte de sécurité et combien nos intrusions peuvent être à la fois des destructions possibles en tout cas des mises en cause des capacités de cette femme, comme si nous avions le savoir et que tout était à apprendre de sa part. Je frémis en réalisant à quel point tous les examens de nouveau-né que j'ai faits en clinique ont pu être fragilisants pour ce couple en formation.

Tout ceci ne met pas en cause notre examen pédiatrique, nos yeux, nos oreilles et nos mains qui nous permettent de nous assurer que cet enfant va bien et de le dire à sa mère, mais apprendre à lire entre les lignes, à décoder les silences, à redonner une sécurité peut-être déjà entamée, assurer l'environnement, semble bien aussi important que le temps passé à l'examen médical proprement dit.

Un mot sur le "suffisamment bon" si souvent employé par WINNICOTT

Des mères suffisamment bonnes, un environnement suffisamment bon. Le mot a quelque chose de si juste et de si fou qu'il permet de ne pas juger mais plutôt d'avoir confiance, confiance dans ce qui est proposé au bébé, dans ce qui lui est nécessaire, dans ce qui lui est indispensable mais qui est à la fois suffisant. C'est une espèce de liberté donnée à chacun, le mot "suffisamment" pour la mère comme pour l'enfant, laisse une marge de manoeuvre, en tout cas un rempart contre les drames. "Pourquoi une mère n'a pas besoin d'avoir une compréhension intellectuelle des besoins de son nourrisson ?" Cette compréhension n'est pas utile et depuis que le monde est monde, les mères ont satisfait d'une manière adéquate les besoins de leur nourrisson.

Les mères si elles sont suffisamment prêtes à s'abandonner à la maternité s'identifient de plus en plus au bébé qu'elles portent. Cet état persiste jusqu'à la naissance pour cesser progressivement au cours des mois qui suivent. Grâce à cette identification à l'enfant, elles savent plus ou moins ce dont il a besoin.

Je pense à des choses vitales telles que être porté, être tourné, être couché et pris, être soigné, naturellement être nourri, interventions qu'il faut assurer en se montrant sensible à ce que ressent l'enfant. Toutes ces choses facilitent les premières étapes, les tendances à l'intégration chez le nourrisson et le début de la structuration du Moi. On pourrait dire que la mère transforme le Moi faible du nourrisson en un Moi fort parce qu'elle est là, affermissant chaque chose comme une direction assistée sur un autobus.

J'aime beaucoup cette image. Mais les années qui passent, le recul que j'ai pu prendre m'ont confirmé dans la valeur l'importance de ces premières semaines fondamentales pour tout être humain, dans ce qui se passe dans cette construction d'un Moi fort qui va permettre, tout au long de la vie, de faire face aux difficultés et au stress sans pour autant s'en trouver détruit.

Comment dire, comme faire comprendre, comment persuader ces médecins, cette société, ces hommes politiques que tout se joue ici, à ce moment là, dans cette capacité qu'a le petit de l'homme de devenir grand, s'il trouve dans ses premiers moments les conditions affectives qui vont lui permettre de se construire. Tout se joue là, dans ces premières heures et ces premières semaines. Winnicott l'a dit et redit, il y a vingt-cinq ans de cela. Les choses sont-elles entendues ? Personnellement je ne le pense pas et ces journées grenobloises ne sont qu'une occasion supplémentaire pour reprendre la trompette. Donner aux mères et aux bébés les conditions suffisamment bonnes pour que ces premiers temps du petit de l'homme et de la mère qui le soutient, que ces premiers temps soient notre vrai souci.

Winnicott nous dit encore qu'il est nécessaire de penser au bébé non comme une personne qui a faim et dont les besoins instinctuels peuvent être satisfaits ou frustrés, mais il faut penser à lui comme à un être immature, qui est tout le temps au bord d'une angoisse dont nous ne pouvons pas avoir l'idée. Cette angoisse inimaginable est tenue à l'écart par la fonction de la mère, d'une importance vitale à ce stade. Il s'agit de sa capacité à se mettre à la place de l'enfant, de savoir ce dont il a besoin, quant à son corps en général et donc quant à sa personne. A ce stade, l'amour peut seulement s'exprimer en termes de soins corporels comme dans le dernier stade qui précède la naissance à terme. Variantes de cette angoisse inimaginable : se morceler, ne pas cesser de tomber, ne pas avoir de relation avec son corps, ne pas avoir d'orientation.

A propos de Winnicott, de ce qu'il appelle une sorte d'intimité, à savoir la relation que l'enfant et la mère vivent en commun, il nous dit, étudiant les premières expériences du bébé : "sous l'angle de l'enfant et du sein de la mère, je ne prétends pas que le sein soit essentiel comme moyen de transmission de l'amour maternel. Le bébé a des besoins instinctuels et des idées prédatrices, la mère a un sein et le pouvoir de produire du lait et l'idée qu'elle aimerait être attaquée par un bébé affamé. Ces deux phénomènes ne viennent en relation l'un avec l'autre qu'au moment où la mère et l'enfant ont un vécu commun. La mère en raison de sa maturité et de sa capacité physique doit être l'élément de tolérance et de compréhension, de sorte que c'est elle qui produit une situation qui, avec de la chance, aboutira au premier lien qu'établit le petit enfant avec un objet extérieur, un objet qui est extérieur au self, du point de vue du petit enfant."

"Ce processus est pour moi comme deux lignes venant de directions opposées, pouvant se rapprocher l'une de l'autre ; si elles se superposent, il y a un moment d'illusion, un fragment d'expérience que l'enfant peut considérer soit comme sa propre hallucination, soit comme une chose appartenant à la réalité extérieure."

L'attention de Winnicott a été spécialement retenue par les mystères de cette relation nourrisson-mère ; il nous dit en 1940 : "cette chose qu'on appelle un nourrisson n'existe pas". "J'entends par là que chaque fois qu'il y a un nourrisson, on trouve des soins maternels et que sans soin maternel, il n'y aurait pas de nourrisson".

Winnicott fut le premier à faire ressortir ce fait évident qu'une femme chérit son bébé, y prend du plaisir, qu'elle crée non seulement à l'intérieur de son ventre mais aussi lors des premiers stades où l'enfant découvre ce qui lui est biologiquement donné, ce qui lui permettra de se différencier et de s'accomplir dans le temps. Il poursuit : "la fonction du holding est naturelle à la mère, elle est issue de sa préoccupation maternelle primaire, elle s'appuie sur l'empathie maternelle plutôt que sur la compréhension, et l'enfant va passer progressivement d'une dépendance absolue à une dépendance relative pour atteindre l'indépendance."

Ce que je veux faire entendre cet après-midi à cette assemblée, de la part d'un pédiatre c'est :
  • Premièrement, ma rencontre insidieuse et progressive avec Winnicott à travers ses écrits et les réactions de ses lecteurs m'a confirmé l'intuition que j'avais de l'importance de ces premières semaines : formation d'un Moi fort grâce à l'affectivité et à la confiance de l'environnement, mères suffisamment bonnes, enfants suffisamment bons pour constituer un duo qui va progressivement apprendre à se reconnaître, se différencier, à se séparer et à grandir.
  • Ma deuxième remarque, c'est que cet acquis une fois fait, l'être humain est capable de résister tout au long de sa vie autrement et beaucoup mieux que le Moi faible et mal construit d'enfants mal-aimés et de mères insuffisamment bonnes. Ce Moi est pour la vie capable de traverser l'adversité, les stress.
  • Troisièmement, je ne vois ensuite qu'une possibilité de destruction partielle ou totale de ce Moi, dans les années de l'enfance et de l'adolescence. C'est bien du mépris dont je veux parler là. La rencontre du Moi avec l'autre, l'humiliation subie, peuvent constituer une plaie difficile à vivre et impossible à guérir.
  • Quatrièmement, si je suis ici en temps que pédiatre c'est pour avoir appris ma médecine. J'aimerais tant que soit appris aussi ce que Winnicott vous enseigne de l'amour, amour aussi indispensable que l'oxygène pour ce nouveau-né et ce nourrisson. Amour aussi souvent oublié dans nos programmes de facultés et de sociétés. Je me pose la question de cette difficulté de faire passer ce message.
    Il y a vingt-cinq ans, Winnicott s'y employait et y a consacré sa vie. Aujourd'hui, devant les corps constitués, le même mur, les mêmes défenses, les mêmes surdités, je les rencontre comme si rien n'avait été découvert au sujet du petit de l'homme et de sa croissance.
  • Cinquièmement, les indications qui amènent le pédiatre à orienter sur le psychanalyste :
    • un lien mère enfant en "risque de devenir",
    • un lien mère enfant déjà en dysfonctionnement,
    • un autisme précoce,
    • une demande maternelle à laquelle nous, pédiatres, ne pouvons répondre. Mais s'il est une question à laisser "ouverte" c'est bien de ces indications, impossibles à codifier, mystère de l'Autre...

 

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