Maman Blues a 10 ans !

KNIBIEHLER Yvonne : La fatigue des mères ou "que faire pour approcher maternité et citoyenneté ?"

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Depuis Simone de Beauvoir (Le deuxième sexe 1949) la maternité est désacralisée. Seule une femme pouvait se permettre ce que certains considèrent comme un sacrilège. En dissociant la femme et la mère, Simone de Beauvoir et ses disciples ont permis à chaque femme de s'affirmer comme sujet autonome. Acquis définitif et irréversible. Grâce à la dépénalisation de la contraception et de l'avortement, la maternité a cessé d'être un destin, un devoir, une institution : c'est un choix. Une femme n'est plus mère selon sa nature, mais selon sa liberté. Quelques années d'euphorie ont suivi cette grande victoire. La maternité cessait d'être un mérite, un honneur, une gloire ; elle était banalisée, comme une activité de plaisir personnel, de loisir en quelque sorte.
Après quelques années le ciel s'est brouillé. Nombreux sont celles et ceux qui s'interrogent sur les effets pervers de ce changement idéologique : ils, elles, mettent en avant non plus seulement l'intérêt de l'enfant, mais aussi la fatigue des mères. Cette protestation va loin : elle met en question la place de la maternité dans la vie des femmes, et dans leur identité. La fonction maternelle peut-elle être réduite à une activité de loisir pour celles qui travaillent ? Peut-elle être définie comme un simple épanouissement narcissique du moi féminin ? Évidemment non. Certes elle relève de la vie privée la plus intime, mais c'est aussi une affaire sociale de grande conséquence, puisque les enfants d'aujourd'hui seront les citoyens de demain.
Nous sommes donc conduites à repenser le rapport entre les femmes et la maternité. C'est bien à nous de le faire, sinon les contraintes nous seront imposées de l'extérieur. L'histoire peut aider à y voir plus clair, car elle constitue une pièce maîtresse de l'identité. L'individu qui perd la mémoire ne sait plus qui il est. Pour exister il faut avoir une histoire. Les femmes ne le savent pas assez. Elles ont cru longtemps qu'elles avaient la même histoire que les hommes ; mais ce n'est vrai qu'en partie ; et la part originale de leur histoire tient beaucoup à la différence entre maternité et paternité. Le regard sur le passé que je propose comprendra trois séquences : les mères au foyer, les mères féministes, les mères citoyennes. 

Les mères au foyer.

L'expression "mères au foyer" date du 20è siècle, mais la glorification de la "bonne mère" date du temps des Lumières, c'est-à-dire de la fin du 18è siècle. L'enfant devient alors l'objet d'une attention croissante de la part des hommes cultivés. La mortalité infantile, jusque là acceptée avec résignation (non pas avec fatalisme) par soumission à la volonté divine, commence à être perçue comme un gaspillage inacceptable. Les médecins surtout imposent cette idée neuve que tout enfant doit pouvoir naître et vivre dans les meilleures conditions ; des soins qu'il reçoit tout petit dépendent la santé physique et morale de l'adulte qu'il deviendra. Or ces soins dépendent d'abord de la mère.
Dès lors les filles d'Eve, si longtemps humiliées comme pécheresses, commencent à être glorifiées et vénérées en tant que mères, au service des enfants. Rousseau donne le ton. L'amour maternel, vu comme consécration totale de la mère à l'enfant, devient une valeur de civilisation et un code de bonne conduite. Il sera célébré avec lyrisme pendant tout le 19è siècle. Il cautionne la théorie des "deux sphères". A l'homme la sphère publique, le travail professionnel, la gestion de la cité, l'autorité du chef de famille ; à la femme la sphère privée, le travail domestique, la gestion du ménage, les tendres soins des corps et des cours. Bien des femmes, heureuses d'être enfin reconnues dans une fonction si importante ont appris à se conduire en "femmes d'intérieur". "Fées du logis", elles se sont emparées avec entrain de cet espace de pouvoir. Du moins celles qui pouvaient rester chez elles. Cette nouvelle idéologie contenait implicitement une nouvelle définition du travail des femmes : la mère doit tout son temps et toutes ses forces à ses enfants. Nul doute que pour les femmes les plus humbles c'eût été là une amélioration de leurs conditions de vie : beaucoup auraient bien préféré rester chez elles à pouponner, plutôt que d'aller trimer sous les ordres d'un mari ou d'un patron. Mais celles qui pouvaient se le permettre n'ont jamais constitué qu'une minorité.
Car la plupart des femmes travaillaient. Le plus souvent les épouses "aidaient" leur mari dans le cadre d'une entreprise familiale agricole, ou artisanale. Cela signifiait que quand le travail pressait, elle étaient taillables et corvéables à merci, la fonction maternelle passant au second plan (ce qui explique en partie la mortalité infantile). Parmi les hommes du peuple, certains étaient brutaux, surtout après boire. La morale publique leur reconnaissait le droit de "châtier" leur épouse et ils ne s'en privaient pas ; et si une épouse enceinte avortait par suite des coups reçus, le mari n'était pas tenu pour responsable. Bien entendu l'épouse n'avait droit à aucune rémunération et certains hommes gardaient pour eux la majeure partie des gains du ménage.
Quand l'homme était lui-même salarié, il arrivait souvent (au 19è siècle) que son salaire, comprimé par la concurrence, ne suffise pas à nourrir sa famille. Dans ce cas l'épouse recherchait des ressources complémentaires. Soit elle allait faire des heures de ménage, de lessive, de repassage, de couture chez une "bourgeoise" ; elle pouvait moduler cet investissement en tenant compte de ses obligations maternelles ; en somme elle inventait le travail à temps partiel, mais un temps partiel choisi et négocié entre deux femmes. Soit elle s'embauchait dans l'industrie, à temps complet, pour des journées de 12 à 14 heures : alors elle ne pouvait plus s'occuper de ses petits laissés à la rue, ou à la garde d'une voisine, d'une fille aînée. C'est pour pallier cette misère que dès les années 1820 des "salles d'asile" avaient été ouvertes : elles accueillaient des petits à partir de 3 ou 4 ans ; ce sont là les origines de nos écoles maternelles. Un peu plus tard, au cours des années 1840, des "crèches" ont été organisées pour héberger les nourrissons des travailleuses les plus démunies.
Il y a donc contradiction apparente entre une doctrine officielle qui prétendait consacrer la mère à ses petits et un développement économique qui forçait tant de femmes à travailler dur. N'accusons pourtant pas d'hypocrisie les bons apôtres du 19è siècle. Ils croyaient en leur idéal de bonne mère ; ils le posaient en objectif à atteindre, ils le voulaient comme bien-être à procurer à tous les ménages. Au cours des grands branle-bas qui ont marqué le passage des sociétés pré-industrielles aux sociétés post-industrielles, ils voulaient sauvegarder la famille et la vie privée contre l'avancée inexorable de l'ordre capitaliste. La mère, la bonne mère, conservait le foyer comme un point stable et rassurant, un refuge où l'homme travailleur affronté à la compétition et à la productivité pouvait se reposer, se ressourcer. La maman maintenait des liens avec le terroir d'origine et la famille élargie ; elle célébrait les fêtes et maintenait les traditions ; elle élevait les enfants que le père surveillait de loin. La séduction de ce modèle familial, souvent idéalisé, a assuré sa popularité et sa pérennité. Les hommes et les femmes d'occident l'ont si profondément intégré qu'ils ne savent pas en accepter d'autre.
L'apogée de la mère au foyer se situe entre les années 1920 et les années 1960. Les catholiques sociaux et autres "familialistes" ont beaucoup fait pour imposer enfin cet idéal dans tous les milieux. Leur succès s'explique surtout par l'inquiétude démographique qui a gagné les pouvoirs publics : l'hécatombe de la guerre de 14-18 a renforcé le "natalisme", le souci de relever le taux de natalité. Ce souci s'est traduit d'abord par des lois réprimant la contraception et l'avortement (lois scélérates 1920 et 1923). En 1919, le pape Benoît XV s'est prononcé en faveur du vote des femmes, message qui a encouragé le féminisme chrétien.

Une nouvelle association féminine a vu le jour en 1925 : l'Union Féminine Civique et Sociale (UFCS) . Son but était double :

1) préparer les françaises à exercer des responsabilités politiques ;
2) promouvoir "la mère au foyer".

Aucune contradiction dans l'esprit des militantes : elles jugeaient impossible que les mères, à la fois tiennent leur ménage, exercent une activité professionnelle et s'engagent dans la vie politique. Entendre dire que les femmes au foyer "ne travaillent pas" les exaspérait. Aussi ont-elles lutté pour faire reconnaître ce type de labeur.
Dès 1932 la loi créant les allocations familiales ajoutait au salaire du père un supplément substantiel, proportionnel au nombre de ses enfants. Cette prestation devait dispenser la mère de travailler hors de chez elle pour favoriser son rôle maternel. En 1938-39, le Code de la Famille était promulgué et une allocation dite "de la mère au foyer" était créée : pour la première fois la valeur économique et sociale du travail domestique était reconnue, c'était la première ébauche d'un "salaire maternel". On espérait protéger les ouvrières contre le surmenage de la double journée. Mais les dames de l'UFCS, féministes à leur manière, voulaient aussi que les mères au foyer votent, se fassent élire, et défendent la famille : elles les voulaient très actives et très présentes dans la vie publique.
Après 1940, l'état vichyssois a lourdement confirmé ces tendances familialistes. Il est remarquable que la caution de Vichy n'ait pas déconsidéré la mère au foyer. Le système culmine en effet dans la politique familiale de la Quatrième République : la nationalisation des mères atteint son apogée au temps des nationalisations. L'institution de la Sécurité Sociale met en place une batterie d'allocations qui visent à stimuler la procréation et à écarter les mères de tout travail rétribué. L'allocation de la mère au foyer , créée en 1938-39 devient l'allocation de salaire unique (ASU) et elle est fort substantielle.
Soulignons le caractère socialement conservateur de ces mesures. La mère au foyer ne jouit d'aucun droit propre, seulement de "droits dérivés", les allocations étant reliées au salaire du mari. S'il meurt, ou disparaît dans la nature, la mère perd à la fois le salaire et les droits dérivés : elle est totalement démunie. Autant dire qu'elle reste aux yeux du législateur, totalement cachée dans l'ombre du père.
Le baby boom atteste du succès de cette politique familiale. Entre 1944 et 1964 le nombre des femmes salariées connaît un étiage très visible, et le taux de natalité se redresse fortement. Mais le système portait en soi les germe de son propre déclin : dès le milieu des années 60, toutes les courbes s'inversent. L'âge des mères féministes commence alors.

Les mères féministes.

1) Souffrances

En effet le baby boom a contribué à un essor économique sans précédent (les Trente Glorieuses). Le besoin de main d'ouvre a aspiré les femmes hors du foyer, comme l'industrialisation avait attiré les hommes au XIXe siècle. Celles qui entraient dans le salariat étaient au début des célibataires ou des épouses sans enfants. Mais peu à peu les mères les ont rejointes , mères d'un enfant, puis de deux enfants, et même de trois enfants, quand un salaire élevé, une situation brillante semblait justifier ce choix. L'auréole de la mère au foyer s'est ternie, celle du père nourricier encore plus. Mais bien des mères au travail ont alors découvert avec accablement "la double journée". Car le travail salarié avait été organisé, au cours du XIXe siècle, par des hommes, pour des hommes qui n'assumaient aucune tâche domestique ; cette organisation ne tenait aucun compte des obligations maternelles. Aussi dés le début des années 60 voit-on naître des controverses passionnées opposant les partisans et les ennemis du travail "à mi-temps", les partisans et les ennemis des crèches.

Quels sont les arguments échangés ?

Contre le travail à temps partiel, les partis de gauche, le PC surtout, ont développé des arguments qui restent valables. Le travail "à mi-temps" maintiendrait les femmes dans des postes subalternes, rendant inutile leur formation professionnelle ; il permettrait d'éluder tous les problèmes relatifs à la garde des enfants, à l'aide sociale, à l'aménagement des transports (alors que ces problèmes subsisteraient) ; il permettrait de refuser la réduction générale du temps de travail ; il occulterait le chômage, puisqu'une travailleuse à mi-temps est comptée parmi les actifs ; il perpétuerait la notion de salaire d'appoint, de main d'ouvre d'appoint.En effet, durant les années 80, le travail à temps partiel s'est imposé, mais au bénéfice des entrepreneurs qui souhaitaient plus de "flexibilité", non pas au bénéfice des mères. Et un travail à temps partiel est payé d'un salaire partiel qui, la plupart du temps ne permet pas de vivre. Il s'est avéré que le travail à temps partiel écrase la qualification féminine et les salaires féminins, il dénie le principe d'égalité ; il confirme que la maternité pénalise les femmes
Contre les crèches et toute forme de garde collective l'hostilité est venue des pédiatres, psychiatres et pédopsychiatres. Les années 50 et 60 ont vu l'essor des recherches sur le petit enfant. Les médecins (Spitz, Jenny Aubry) ont cru établir que le petit enfant, pour rester en bonne santé, avait besoin de développer une relation privilégiée avec une personne en particulier, sa mère de préférence, ou une mère de substitution. Peu après, les théories de l'attachement, dues à Bowlby, ont confirmé cette thèse. La "dyade" maman bébé est devenue intouchable. D'où une tendance à préférer les nourrices aux crèches, le mot nourrice désignant désormais une gardienne de jour. Ensuite l'expression "assistante maternelle" s'est substituée à celle de gardienne. Mais pour certaines mères il était difficile de faire confiance à une remplaçante, difficile d'accepter les liens affectifs qui risquaient de se nouer entre la gardienne et le petit.
Un autre problème a pris peu à peu le devant de la scène. On l'oublie trop : le baby boum a coïncidé avec un apogée de l'avortement clandestin ; il s'en faisait jusqu'à 1000 par jour durant les années 50. Les "lois scélérates", aggravées par Vichy, n'avaient pas été abolies à la Libération ; mais la police et la justice, dépassées par l'ampleur du "fléau", baissaient les bras. Cependant, si les femmes des milieux privilégiés trouvaient toujours des médecins complaisants et des cliniques accueillantes, les autres femmes étaient trop souvent réduites aux faiseuses d'ange : en cas de complication on les transportait à l'hôpital où des médecins vertueux les curetaient sans anesthésie en les traitant de salopes. La vénération officielle de la mère au foyer prenait l'allure d'une monumentale hypocrisie. Les femmes demandaient le droit et les moyens de maîtriser leur fécondité, puisque le péril démographique semblait conjuré, et puisqu'on avait besoin d'elles comme main d'ouvre. Beaucoup d'hommes ont soutenu ce combat

2) Les victoires

Non sans peine les féministes ont obtenu la promulgation de deux lois émancipatrices, la loi Neuwirth et la loi Veil (1967 et 1975). Elles ont alors développé le message de Simone de Beauvoir dans toutes ses significations. Elles ont dénoncé le "patriarcat", pouvoir absolu des hommes sur les femmes et les enfants. Elles ont dénoncé le mariage et la maternité comme des formes d'aliénation. "Maternité esclave" car les tâches maternelles et domestiques constituent un travail très lourd, jamais évalué, jamais rétribué, alors qu'il est indispensable à la survie de l'espèce et au renouvellement de la société.
La décennie 1970-1980 fut très marquée par ce grand bouleversement des idées et des moeurs. Jeunes filles et jeunes femmes ont alors donné la priorité à leurs études, à l'engagement dans une carrière aussi brillante et rémunératrice que possible. La différence entre les sexes a été analysée non plus comme un fait de nature, mais comme une construction sociale modifiable (le "genre"). Les combats ont donc continué en vue d'éliminer toutes les formes d'inégalités et d'injustice que subissent les femmes, dans la famille, dans le travail, et dans l'exercice de la citoyenneté. Des satisfactions ont été obtenues, par exemple avec les lois qui sanctionnent les discriminations à l'embauche, les disparités de salaires et aussi le viol, le harcèlement sexuel et moral. Plus récemment la loi sur la parité a ouvert des perspectives encourageantes.

3) Les désillusions

Pourtant, après 30 ans de féminisme, les désillusions sont là. Il faut se rendre à l'évidence : la procréation demeure un facteur majeur d'inégalité, entre les sexes, et aussi entre les femmes.
Les années 80 ont été des années inquiètes.
La mixité scolaire, les succès scolaires des filles n'ont pas réduit les polarisations anciennes. Les filles choisissent toujours les filières dites "féminines", celles qui conduisent à des métiers de soin, d'éducation, d'écoute, ou bien à des carrières de faible responsabilité comme les emplois de bureau. Professions moins bien considérées et moins bien rétribuées que celles qui attirent les garçons. Pourquoi ces choix ? Parce que les filles anticipent sur leur avenir : elles veulent pouvoir "concilier" une vie de famille harmonieuse avec une suffisante autonomie économique : gagner leur vie, mais aussi élever des enfants. Et elles admettent implicitement que cette "conciliation" est leur affaire à elles.
Une autre désillusion est liée à la maîtrise de la fécondité. Elle incombe aux femmes seules désormais : les hommes se sont volontiers dé-responsabilisés dans ce domaine. Les campagnes en faveur de la contraception ne réduisent pas le nombre des IVG qui se stabilise à 220000 par an.
D'ailleurs les femmes ne veulent pas renoncer aux "joies de la maternité". Statistiquement 80% à 85% des femmes souhaitent avoir des enfants, en ont ou en auront. Les années 80 ont vu l'essor des procréations assistées au secours de celles qui refusaient passionnément la perspective de la stérilité. Et à la même époque l'adoption a connu elle aussi un véritable boom, y compris l'adoption internationale malgré ses aléas.
La jeune femme qui cède à son désir d'enfant espère une jouissance encore inconnue dans son corps et dans son coeur, un lien affectif nouveau et particulièrement riche, souvent aussi une stabilisation, une consolidation du couple qu'elle forme avec le père de l'enfant. Or à la fin de son congé de maternité elle découvre avec accablement la différence sociale des sexes, différence qu'elle avait fort bien pu ignorer jusque là. Elle redécouvre des formes "d'esclavage" que les féministes des années 70 avaient passionnément dénoncées, avec en plus une culpabilisation cruelle. Elle est obsédée par la crainte de ne pas consacrer assez de temps à son enfant, et d'être cependant moins efficace dans l'exercice de son métier. Elle redécouvre qu'il n'y a pas de véritable symétrie entre la maternité et la paternité : la maternité pèse sur les femmes bien plus que la paternité ne pèse sur les hommes. Pourtant, après la naissance, rien de ce que font les mères n'est impossible aux pères. Mais dans l'état actuel de la société ce sont les mères qui accomplissent l'essentiel du travail de soin, souvent sans se poser la moindre question. Elles le paient cher, en nuits blanches, fatigue nerveuse, déclassement professionnel, dépérissement des loisirs.
Actuellement, les mères imaginent un seul remède miracle à leur fatigue : un meilleur partage des tâches d'éducation et des tâches ménagères avec le père. En vérité ce partage a fait des progrès notamment parmi les couches moyennes et cultivées de la population. Pendant que les femmes envahissent la sphère publique, les hommes voudront-ils ré-investir la sphère privée ? Les observateurs optimistes pensent que les pères sont en effet sur la bonne voie et qu'il faut leur laisser le temps de se convertir. Mais les pessimistes constatent la lenteur, le caractère partiel et précaire de cette conversion. Le partage équitable des tâches parentales ne va jamais de soi : déjà incertain avec un seul enfant, il devient aléatoire à deux, plus encore avec trois enfants. Combien de pères restent à la maison pour garder l'enfant malade ? Combien se dérangent pour l'accompagner chez le dentiste ? Combien font réciter les leçons tous les soirs ? Combien se mettent en quête d'une nouvelle aide-ménagère en cas de nécessité ? Les pères qui "aident" choisissent leurs tâches, les plus gratifiantes : donner le repas ou le bain, jouer avec l'enfant. Si bien que la mère a le sentiment de partager le meilleur et de garder le pire. Et si la carrière du père prend soudain un brillant essor, il lui donnera la priorité absolue. Tandis que la mère, quels que soient les aléas de sa carrière, assumera toujours la charge mentale du ménage.
Faudrait-il divorcer d'un père trop insouciant ? Mais il en ferait encore moins. Et d'ailleurs son insouciance, fruit de son éducation, n'en fait pas forcément un mauvais mari ou un mauvais père. Où sont exactement les critères du bon et du mauvais ?
Pour soulager la fatigue des mères, il serait possible de socialiser davantage l'éducation des jeunes enfants. Trois solutions existent actuellement : l'accueil collectif sous forme de crèches et garderies ; l'accueil individuel au domicile d'une "assistante maternelle", la venue d'une baby sitter au domicile des parents. A l'heure présente aucune de ces trois solutions n'est pleinement satisfaisante.
Les crèches ont pourtant été bien réhabilitées par les féministes elles-mêmes, au cours des années 70, et par certains spécialistes de la petite enfance. Pendant la grande contestation, les gauchistes qui voulaient participer à des "manifs" ou à des débats organisaient la garde de leurs petits à leur manière, sans souci des réglementations de PMI : "crèches sauvages", communautaires, autogestionnaires, où les parents assuraient eux-mêmes la garde et les soins, par roulement, pour affirmer leur implication et leur responsabilité. Ces pratiques ont induit une transformation des crèches. Les nouvelles usagères ne sont pas des prolétaires misérables et humiliées, ce sont des jeunes femmes instruites, pourvues d'un bon métier. Elles sont mères par choix et avec conscience ; elles lisent des livres de puériculture, de psychologie, de psychanalyse. Elles confient leur enfant, mais elles veulent savoir comment il sera traité.
La crèche, naguère simple lieu de garde, devient un lieu d'éducation, prélude à l'école maternelle. Ce n'est plus une institution d'assistance liée au paupérisme, c'est un équipement social réclamé par des parents de plus en plus nombreux et de moins en moins pauvres. Mais les crèches ont le défaut de coûter cher à la collectivité parce que les tâches "maternelles" accomplies par les puéricultrices et leurs auxiliaires sont rétribuées à leur coût réel. Les pouvoirs publics préfèrent bien sûr que les mères élèvent leurs enfants gratuitement ! Les crèches ont d'autres défauts : leurs heures d'ouverture et de fermeture ne coïncident pas souvent avec les disponibilités des parents. En outre des pédopsychiatres rappellent que si la socialisation des tout petits est possible et souhaitable, elle doit être progressive, attentivement mesurée : laisser un bébé de 3 mois 8 heures par jour tous les jours, c'est nuisible pour lui.
Autre solution. L'assistante maternelle. Celle qui fait profession d'élever chez elle l'enfant d'une autre femme reçoit en principe une formation élémentaire et subit le contrôle des travailleurs sociaux. Son statut reste encore ambigu aux yeux du public : est-ce une mère de remplacement ou une professionnelle spécialisée ? Et sa rétribution demeure très modique, alors qu'elle accomplit un travail souvent pénible et chargé de responsabilité. Ce "métier" si peu considéré dévalorise en quelque sorte la fonction maternelle.
Une troisième solution a été encouragée en France par des responsables politiques soucieux de réduire le chômage : une allocation aide les parents à embaucher une garde d'enfant ; comme aucune qualification n'est exigée, la gardienne est vite transformée en bonne à tout faire ; elle est très peu payée, elle aussi. La solution de bonne d'enfant est souvent préférée par la jeune mère qui reste ainsi maîtresse de la situation. Alors qu'à la crèche elle rencontre des professionnelles qui lui parlent du haut de leur statut et de leur compétence ; elle voit que ces professionnelles savent mieux qu'elle trouver les activités d'éveil qui conviennent au petit ; elle peut se sentir dévalorisée, au pire se dé-responsabiliser. Les assistantes maternelles de leur côté, du fait qu'elles se consacrent au petit, du fait qu'elles reçoivent une formation se permettent parfois de critiquer la jeune mère et de lui donner des leçons. Toutes ces relations sont loin d'être idylliques.
A partir de trois ans (ou 2 ans 1/2) un petit enfant peut être accueilli à l'école maternelle, qui est gratuite et gérée par l'Education Nationale. L'école maternelle française a tant de succès et de prestige que même les mères qui "ne travaillent pas" lui confient leurs enfants de 3 ou 4 ans. Les démographes voient là une explication au fait que les Françaises sont, parmi les Européennes, à la fois les plus fécondes et les mieux insérées dans des activités professionnelles. Cependant les horaires de l'école maternelle ne coïncident presque jamais avec ceux des mères actives : il faut donc là encore bricoler des palliatifs trop souvent précaires et aléatoires.
Depuis la dépénalisation de la contraception et de l'avortement, la maternité est un choix. Mais c'est un choix totalement piégé : celles qui font ce choix entrent dans un monde de difficultés qui gâchent l'idylle maman-bébé.
Comment réagissent-elles ?
Certaines abandonnent leur métier et retombent donc dans une dépendance économique qui dénie leur émancipation. La plupart préfèrent se priver d'enfants. Les taux de natalité ont décliné partout en Occident. A présent les hommes d'état s'inquiètent : la proportion des personnes âgées dans la population va augmenter durant les prochaines années ; qui paiera leurs retraites et leurs soins ? Les statisticiens de l'ONU ont calculé que d'ici à 2025, l'Europe aurait besoin d'importer 150 millions d'immigrés pour renouveler la main d'ouvre. La reproduction humaine est en passe de devenir un problème de géopolitique internationale : la terre porte plus de six milliards d'habitants ; c'est beaucoup ; peut être vaut-il mieux que les occidentales se privent d'enfants ? Cela expliquerait pourquoi on leur fait une vie impossible.

Mères citoyennes

La maternité peut et doit être repensée dans le cadre de la citoyenneté, l'évolution juridique l'indique de plus en plus nettement depuis un demi-siècle. Il y a eu trois étapes/

1. En 1944, les femmes ont reçu l'intégralité des droits politiques : non seulement elles doivent voter, mais elles peuvent aussi se faire élire. Elles n'ont plus la permission de se détourner de la vie publique, pour se cacher, douillettes, dans l'alibi de la vie privée ; Elles ont le devoir de s'intéresser à la politique, en y apportant leurs préoccupations ; elles seraient coupables d'accepter passivement des conditions de vie qui les font souffrir, elles et les enfants.
2. Entre 1965 et 1975, une série de lois nouvelles ont augmenté la responsabilité maternelle. La mère partage désormais l'autorité parentale à égalité avec le père. Mais surtout, on l'a déjà souligné, la dépénalisation de la contraception et de l'avortement donne l'initiative à la femme en matière de procréation. Même dans les couples les plus unis, la décision d'engendrer revient à l'épouse en dernier ressort. C'est donc bien la mère qui impose la vie à l'enfant. Dès lors elle ne peut se contenter d'exécuter docilement des consignes. Elle doit poser un regard critique sur le fonctionnement de la société. Et pas question de se cantonner dans les affaires sociales et l'éducation, domaines volontiers attribués aux femmes. Les grandes options économiques, les relations internationales préparent l'avenir, construisent le monde où l'enfant vivra. Elles relèvent donc de la responsabilité des citoyennes.
Vie privée et vie publique avaient été dissociées au cours des XIXè et XXè siècles, la mère au foyer restant en charge de la vie privée, le père seul en charge de la vie publique. Ce faux équilibre privait les enfants de la présence paternelle et la cité des savoirs et des savoir-faire féminins.
3. Troisième étape : en 1989 ont été proclamés les droits de l'enfant. La France a signé une convention internationale dont aucune mère (aucun père) ne devrait ignorer le contenu. Il est scandaleux que dans de nombreux cas d'inceste, la mère reste inerte, ou devienne complice et qu'elle soit incapable de protéger l'enfant ! Toute femme enceinte devrait apprendre que l'enfant est une personne, qu'il n'appartient ni à sa mère ni à son père. A la mère comme au père, on pourrait faire prêter serment de respecter l'enfant et de le faire respecter. Le respect compte autant que la tendresse.
On objectera peut-être que les personnes qui n'ont pas d'enfant, qui ne veulent pas en avoir, risquent de se sentir exclues d'une démocratie où la fonction parentale occuperait tant de place. Non. D'abord parce que bon nombre d'entre elles s'occupent professionnellement des enfants des autres, donc assument une part de la fonction parentale. Ensuite parce que personne, même l'individu le moins sociable ne peut se désintéresser de la procréation et de ses suites. La survie de l'espèce et l'avenir de la cité dépendent du sort fait aux enfants. En un sens, chaque génération est responsable de la suivante ; la fonction parentale est collective, la fonction paternelle concerne tous les hommes, la fonction maternelle concerne toutes les femmes.

Dans l'immédiat, que faire pour rapprocher maternité et citoyenneté ?

Il faut repenser 4 relations

1) Avec le père
Aucun homme ne doit être exclu des réflexions concernant la maternité : chacun a une mère, chacun peut être appelé à rendre une femme mère. Certains verront leur fille devenir mère. Il est très important qu'ils se sentent impliqués, non pas seulement auprès de l'enfant, mais en tant que proches d'une mère (et la réciproque est vraie). A présent, l'unanimité s'est faite sur deux principes. Primo : il est bon que le père s'occupe très tôt de l'enfant, dès la naissance et même avant. Secondo : en cas de séparation du couple, la "co-parentalité" doit être préservée. Donc la mère s'appliquera à faire place au père. Mais aussi elle insistera pour qu'il occupe cette place.

2) Avec les professionnels de l'enfance

Dans tous les métiers tournés vers l'enfance, les femmes sont nombreuses. Par malheur, elles oublient souvent qu'elles sont des femmes : elles restent disciples dociles ou auxiliaires de maîtres et de patrons masculins.
Les métiers de l'enfance entrent dans deux catégories : les soignants et les enseignants.
La médicalisation progresse à la manière d'une réaction en chaîne. Au XXIè siècle, nul n'échappera à cette emprise, les femmes étant plus exposées que les hommes, parce que leur vie organique - leur vie génitale en particulier - est plus visible. Il faut faire avec, mais sans se laisser instrumenter. Des spécialistes de plus en plus savants - super-pères et super-mères - prétendent savoir mieux que la mère qui elle est et ce qu'elle a à faire. Si elle ne sait plus se conduire c'est parce que, plus elle consulte, plus elle est désemparée. Les techniques sophistiquées d'investigation et de soin la disqualifient, l'acheminent vers le doute, l'inquiétude, le désarroi. On la réduit à un rôle d'exécutante sous surveillance, alors qu'elle n'est même pas sûre de comprendre les conseils, consignes, et prescriptions dont on la submerge.
Les spécialistes patentés devraient se souvenir que tout savoir est précaire : celui de demain peut invalider celui d'aujourd'hui (exemple : le couchage des nourrissons : les pédiatres ont imposé pendant vingt ans de coucher les bébés sur le ventre ; ils découvrent aujourd'hui que cet usage favorise la mort subite du nourrisson). Il ne s'agit pas d'imposer silence aux gens compétents, mais de leur suggérer plus de modestie, plus d'écoute, plus de solidarité.
Les enseignants, de leur côté, n'aiment pas qu'on les associe aux tâches éducatives ; ils se chargent, disent-ils de l'instruction des jeunes, l'éducation restant à charge des parents. Cette dichotomie ne tient pas. La lutte contre "l'incivilité", la reprise en mains des "sauvages urbains" relèvent de la responsabilité de tous les adultes. Des formes de partenariat commencent à s'organiser dans cette perspective. C'est indispensable. Que peut faire une mère seule, surtout si elle est démunie, quand son fils adolescent refuse de lui obéir ?
Nos anciens avaient inventé un moyen de prévenir ou d'apaiser les conflits entre parents et enfants : le pensionnat. Il ne s'agit pas, bien sûr, de ressusciter tel quels, aujourd'hui, les anciens internats. Mais il serait opportun d'inventer de nouvelles formules dans cet ordre d'idées. La mise à distance permet de conserver le respect mutuel que se doivent parents et enfants. Et si l'usage devient général, nul ne se sentira lésé.

3) Avec les pouvoirs publics. L'Etat-providence.
Les ennemis de l'Etat-providence l'accusent d'habituer les gens à la dépendance, d'en faire des assistés. Ce n'est pas faux.
Un autre reproche adressé à l'Etat-providence, c'est de ne pas être un partenaire franc. Il a tendance à poursuivre des objectifs (natalisme, réduction du chômage) qui instrumentalisent les femmes, les mères, au lieu de les consulter.
La meilleure réaction serait d'investir l'Etat-providence et autres lieux du pouvoir. Quand les femmes seront assez nombreuses dans les postes de haute responsabilité, elles pourront mettre en place des institutions convenables. Il faut que l'intérêt des enfants soit l'étoile polaire des réformes qu'elles entreprendront. Il faut élaborer une politique de l'enfance. Les mères peuvent au moins l'initier.
Il n'y a pas que les pouvoirs publics. On parle de plus en plus de "l'économie solidaire" et du secteur que certains appellent "quaternaire". Il s'agit de réseaux répondant à des besoins que le service public ne satisfait pas : associations, mutuelles, amicales. Des associations très efficaces s'occupent de faciliter les adoptions. Pourquoi ne pas créer des associations pour l'entraide des mères (des parents), et la garde des enfants ?

4) Avec les employeurs

Dans le cadre professionnel, les perspectives demeurent sombres. Tous les employeurs, même les directeurs des administrations publiques, subissent la loi du marché, c'est à dire une pression concurrentielle. Une employée qui devient mère est dépréciée, sauf si elle renonce totalement à s'occuper elle-même de son petit.
On atteint ici le cour de toutes les difficultés maternelles. Dans un système axé sur la production des richesses, la reproduction n'a plus de sens, la mère n'a plus de place.
Observons pourtant que le système capitaliste, puissance formidable, ne se montre pas toujours intraitable : il a permis l'élaboration du droit du travail, il accepte le dialogue avec les syndicats. Le droit du travail protège les mères, théoriquement ; mais les lois spécifiques sont peu ou mal appliquées. Aucune loi ne protège les pères, lesquels ne semblent pas en être affectés. Tous les travailleurs s'organisent pour améliorer leurs conditions de travail : pas les mères, ni les pères, alors que les responsabilités parentales sont si lourdes. Mais beaucoup se privent d'enfants, souvent à leur cour défendant. Ils feraient mieux d'exiger un ré-aménagement du temps de travail.
Les femmes sont coupables d'inertie et de passivité. Elles veulent à la fois des enfants et une activité professionnelle. Elles ont raison ! Mais elles n'agissent guère pour faire accepter leur double identité. On pourrait dire : tant pis pour elles, si les enfants n'étaient pas, eux aussi, victimes des frustrations maternelles.

Les femmes sont citoyennes. Elles ont à stimuler une évolution de la démocratie où la conscience maternelle pèserait de tout son poids. Peut-être qu'alors les hommes redécouvriraient l'importance de la conscience paternelle comme moteur des institutions.

Elsa Grangier, chroniqueuse aux Maternelles sur France 5, marraine de Maman Blues

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