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ROAZEN Paul : "Otto Rank : pères et fils Paul Le traumatisme de la naissance"

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Otto Rank (1884-1939) occupa une place exceptionnelle dans la vie de Freud; son importance pour lui fut d'ordre infiniment personnel, et nul autre ne remplit tout à fait le même rôle. Il est difficile de juger rétrospectivement si c'est par jalousie que Jones insista tant sur le fait que Rank avait suivi la voie « déviante » d'Adler et de Jung. quoi qu'il en soit, grâce à une profusion de matériaux inconnus jusqu'à ce jour il compléta la version officielle de ce qui s'était passé entre Freud et Rank.

Les grands espoirs que Freud plaçait en lui - dit ce compte rendu - le menèrent à surestimer les talents de Rank et sa contribution potentielle à la psychanalyse. Dès que Rank abandonna les découvertes de base de la psychanalyse, et pas simplement sa superstructure théorique, Freud le laissa tomber.Jones dissimula soigneusement les difficultés entre Freud et Rank :
J'ai mentionné de façon détaillée l'épisode de la séparation d'Otto Rank et de Freud, car il réfute catégoriquement le mythe encore vivace selon lequel Freud aurait été autoritaire, ne tolérant pas que ses disciples s'écartent le moins du monde de ses idées, et le cas échéant les chassant immédiatement de son cercle.

Combattant cette simplification excessive, Jones accusa Rank d'une psychose lancinante censée avoir favorisé sa rupture avec Freud. On peut toutefois avancer une explication bien plus satisfaisante de ce qui se passa entre eux en accentuant les aspects tragiques du conflit entre les deux hommes sans retomber sur les vieux clichés de résistance de l'élève ou d'autoritarisme du maître. Si le récit de Jones est en partie vrai, nous pouvons tenter de rendre humainement plus plausible une controverse à mon avis mythique.

Né à Vienne en 1884, Rank était d'extraction sociale assez basse. Son père était buveur et irresponsable, mais «il semble que sa famille ait eu à souffrir de son indifférence plus que de sa brutalité » La famille finit par se séparer. « A l'âge de seize ou dix-sept ans, Rank et son frère rejetèrent pour de bon l'autorité de leur père. »

Leur nom de famille avait été Rosenfeld, mais Otto décida ne plus endurer le fardeau du nom de son père. Il prit donc le nom de Rank, tiré peut-être de la pièce d'Ibsen Une maison de poupées, ne retenant de son passé que sa première lettre R. (Un autre psychanalyste au moins, Erik H. Erikson, s'inventa également un nom.)

Tôt, Rank travailla pour subvenir aux besoins de sa mère. Selon l'une des versions, il travailla dans une usine de souffleurs de verre, mais, sans nul doute, exerça aussi d'autres emplois. Tant bien que mal, Rank trouvait aussi le temps et l'énergie de lire énormément, et il fut emballé par les écrits de Freud. Alfred Adler était le médecin de famille des Rank et, un jour qu'il se faisait examiner dans son cabinet, il se hasarda à parler de Freud. Adler lui offrit de le présenter à lui et en 1906, à l'âge de vingt-deux ans, Rank se présenta à Freud avec un essai qu'il avait rédigé : L'artiste.

Freud, qui avait eu des sentiments partagés envers les protecteurs dans sa jeunesse, devint bientôt le mentor et le patron de Rank. Ainsi qu'il le décrivit lui-même en 1914 :

Un jour, nous reçûmes la visite d'un jeune homme qui venait de terminer ses études dans une école professionnelle. Il était porteur d'un manuscrit qui révélait une compréhension extraordinaire de la psychanalyse. Nous l'engageâmes à compléter ses études secondaires, à se faire ensuite immatriculer à l'Université et à se consacrer aux applications non médicales de la psychanalyse. Notre petit groupe se trouva ainsi nanti d'un secrétaire zélé et sûr, et pour moi-même Otto Rank ne tarda pas à devenir un aide et un collaborateur d'un dévouement à toute épreuve.

Rank notait à la main les Minutes de la Société psychanalytique de Vienne. De toute évidence, il était efficace dans le travail, et lui et Freud devinrent amis intimes. Freud chargeait Rank des révisions de L'interprétation des rêves; pour ses quatrième, cinquième, sixième et Septième éditions (1914-1922), Rank eut l'entière responsabilité des bibliographies. Il devint le « chercheur » de Freud, « son lecteur d'épreuves, son fils adoptif».
Freud était persuadé qu'un professeur devait garder ses distances vis-à-vis de ses élèves. Il était inévitable qu'il devienne plus important pour eux, qu'aucun d'eux pour lui. Avec Rank, cependant, Freud réussit à être aussi généreux que possible. Sa confiance à son égard raffermit ses aspirations créatrices.
Ce que pouvait offrir Freud était, en partie, d'ordre financier; mais ce fut essentiellement la foi de Freud en ses capacités, les hauts espoirs qu'il plaçait en sa jeunesse et en ses talents qui donnèrent à Rank l'impulsion dont il avait besoin. Aidé des concepts psychanalytiques dans son travail et soutenu par l'inspiration personnelle de Freud, Rank devint un écrivain, un intellectuel et un savant.

Freud fit tout ce qu'un homme âgé peut faire pour quelqu'un de plus jeune, et l'on ne saurait exagérer son importance pour Rank. A l'époque où il vint trouver Freud, sa seule formation était technique. Avec l'aide de Freud, il passa une licence à l'Université de Vienne en 1912. Freud devint pour Rank le substitut idéal de son propre père.

Le champ d'intérêt particulier de Rank était la mythologie en laquelle il acquit, selon Jones, une « érudition réellement immense ». Comme Freud le résuma lui-même, son approche de la psychologie des mythes consistait à voir comment la psychologie était « projetée aux cieux après son émergence ailleurs, dans un contexte purement humain ». Il continua aussi à cultiver son intérêt pour la créativité et la psychologie de l'artiste.

Dans un important essai, il interpréta le rôle du « double » dans la littérature. Freud compléta d'une étude le livre de Rank Le mythe de la naissance du héros. Chose plus remarquable encore, et on peut en imaginer l'impact sur les autres élèves de Freud, il autorisa la publication de deux essais de Rank dans les nouvelles éditions de L'interprétation des rêves (textes abandonnés après leur rupture). Dispersés à travers l¿¿uvre de Freud, on trouve des indices du statut de Rank, des commentaires tels que « ceci fut écrit à la suite d'un échange d'idées avec Otto Rank » ou « ainsi qu'Otto Rank l'a justement fait remarquer ».

En 1912, Rank devint, avec Hanns Sachs, rédacteur fondateur d'Imago, et Freud ne tarda pas à faire de lui le rédacteur principal du Zeitschrit, le périodique central de littérature psychanalytique en langue allemande.

Quoique le plus jeune, Rank était aussi chef de file des membres du comité secret fondé après la perte d'Adler et de Jung pour relever Freud de quelques-unes des charges de l'exercice du pouvoir; sur une photographie de groupe de 1922 représentant Freud et ses adeptes les plus proches (Rank, Ferenczi, Abraham, Jones, Sachs et Eitingon), c'est Rank qui occupe la place située immédiatement derrière la chaise en forme de trône de Freud. Au début des années 1920, Freud ne restait à la Société de Vienne que pour présenter des articles; suivait une interruption après laquelle Rank remplaçait Freud à la présidence de la réunion.

On le comprend, les autres élèves de Freud étaient jaloux, et c'est peut-être par jalousie que Jones mit autant d'insistance à parler des difficultés grandissantes de Freud et Rank entre eux, et minimisa leur ancienne intimité. « Rank resta longtemps en rapports constants sinon quotidiens, avec Freud et pourtant ces deux hommes ne furent jamais vraiment intimes », prétend Jones.

«  Entre autres choses, il manquait à Rank ce charme qui semblait avoir tant de prix aux yeux de Freud.» Toutes les preuves disponibles démentent cette interprétation : ce sont précisément les qualités propices à cette intimité spontanée que Freud appréciait en Rank.

Quoi qu'il ait pu faire pour ses autres disciples, Rank était le favori en titre de Freud, bien plus qu'un élève, à vrai dire. Lorsque Anna Freud souffrit de toux un été, Freud emmena Rank en voyage avec lui à sa place; à bien des égards, Rank était comme un fils adoptif pour Freud.

Les encouragements qu'il lui prodigua reflétaient, pour une part, son mécontentement à l'égard de nombreux élèves viennois; et s'il reconnut les talents de Rank, cela venait aussi, sur un plan plus personnel, de la distance qui le séparait de ses fils. (Le fils aîné de Freud, Martin, fut fâché et un peu jaloux de voir Rank prendre en main les affaires de Freud; et ce n'est qu'après leur rupture qu'il put à nouveau s'occuper des questions financières.)

Du point de vue de Freud, Rank avait les qualités requises pour être un successeur idéal. Ses propres fils en étaient dépourvus. D'autres disciples ne convenaient pas mieux; venus à Freud avec un certain bagage déjà, ils pouvaient mener leur propre barque. Mais Rank n'était entré dans le cercle de Freud qu'avec ses capacités naturelles, et celui-ci put métaphoriquement le mettre au monde.

Freud sentait que son propre génie n'était dû qu'à lui-même et ne pouvait être assigné à aucun passé familial ou social reconnaissable. En Rank, Freud pouvait avoir un successeur de valeur, produit de la propre volonté du maître et forgé par sa générosité, ses encouragements et son inspiration.

La gratitude de Rank à l'égard de Freud infantilisait quelque peu sa relation avec son patron. Jones attribua une part de son immense respect pour Freud à son milieu social nettement inférieur à celui de ses collègues, ce qui expliquait peut-être son air timide et même ses « manières déférentes à cette époque ». Le mot « déférence » semble trop faible; et « servitude » ne rendrait pas justice à l'ardeur que mit Rank dans cette collaboration.

Avant la première guerre mondiale Rank était connu pour sa servilité, même dans une culture où le respect des pères et des supérieurs en général était pure routine. Lors des réunions, il avait coutume de se tenir prêt à aller chercher un verre d'eau pour Freud ou à allumer son cigare.

Au début de l'année 1916, Rank fut envoyé à Cracovie pour éditer le journal officiel de l'armée autrichienne, le Krakauer Zeitung. Pour la première fois il fut séparé de Freud et ne put faire que quelques courts voyages à Vienne jusqu'à la fin de la guerre. Il continua à publier Imago de Cracovie, et s'arrangeait toujours pour envoyer des cigares à Freud.

Jones pensait que les années que Rank passa à Cracovie avaient été « fatales pour le reste de sa vie... Il présenta deux personnalités tout à fait différentes avant et après la grande guerre; je n'ai jamais connu personne qui ait autant changé ». Selon Jones, la guerre avait contrecarré le projet de Rank de venir se faire analyser chez lui. Loin de Freud, Rank accomplit, pour la première fois seul, un travail de responsabilité.

Son travail le forçait à voyager et, au total, il semble s'en être acquitté admirablement. A la fin de la guerre, le 9novembre 1918, Rank se maria lors d'une brève cérémonie militaire; deux jours plus tard, il amena sa jeune femme faire la connaissance de Freud à Vienne.

Beata Tola Mincer avait une vingtaine d'années lorsqu'elle tomba amoureuse de Rank. Pour cette jeune fille polonaise timide et très peu sophistiquée, être présentée à Freud revenait à être présentée à la cour. Freud « était devenu un empereur, un homme autour duquel commençait à croître une légende, et dont la domination était éclairée mais absolue dans son royaume... ».

Si Tola Rank était belle, et plus qu'élégante, son mari était un homme presque laid. Mais ils formaient un couple admirable, et elle s'en remettait à lui dans une attitude très XIXe siècle. Tola Rank devint immédiatement un membre de la famille, une belle-fille adoptive. De l'âge d'Anna Freud ou presque, Tola fut accueillie dans l'orbite de Freud.

Dans un article rédigé au printemps 1919, une note en bas de page mentionnait « d'après une remarque de Mme Rank ». Cette citation n'échappa pas aux disciples de Freud; la femme d'Otto occupait très évidemment une place d'élection dans le c¿ur de Freud. Lors de la naissance de sa fille, celle-ci fut accueillie comme une véritable petite-fille de Freud; la famille Freud contribua à la fabrication d'une voiture d'enfant et Minna, la belle-s¿ur de Freud, eut la responsabilité de préparer le matelas.

Les enfants de Freud n'avaient jusqu'alors engendré que des fils; cette enfant était donc, pour ainsi dire, leur première petite-fille. Si le mariage de Rank put finalement l'entraîner à des intérêts extérieurs à Freud, pour l'instant, les Rank formaient un couple harmonieux dans le monde de Freud. Comme la femme de Freud, qui n'était pas bonne hôtesse, recevait rarement, c'était Tola Rank qui jouait ce rôle pour Freud.

Elle donna un dîner pour David Forsyth, un important patient anglais en analyse chez Freud. Elle en donna un aussi pour Lou Andreas-Salomé quand elle visita Vienne; outre les Freud, les Rank invitaient leurs bons amis Hélène et Félix Deutsch. Dans leur appartement de quatre pièces, ils savaient distraire leurs hôtes pour le bonheur de Freud. Ils organisèrent au moins une fois une veillée de Noël où furent invités ses patients étrangers.

Tola aidait, comme elle l'avait fait à Cracovie, à éditer Imago, et s'occupait de relire les épreuves. Elle avait aussi l'honneur, avec Anna Freud, d'écrire sous la dictée de Freud quand celui-ci écrivait aux membres du comité, et les lettres portaient toujours la signature de Rank en plus de la sienne. Freud et Rank « écrivaient toujours ensemble et se désignaient ordinairement par le terme de "nous".

Le texte semblait avoir été suggéré par Freud lors d'une de leurs conversations; Rank formulait alors la lettre à partir de ses notes. Freud en assumait toujours la pleine responsabilité ». (Il était rare que les autres lettres de Freud soient dactylographiées, car il aimait tout rédiger lui-même dans sa graphie allemande caractéristique mais très difficile). L'année qui suivit celle où Anna Freud devint membre de la Société de Vienne, Freud proposa l'admission de Tola Rank.

Être membre n'impliquait aucune formation ni intention de pratiquer, mais elle devait présenter un article, ce qui était obligatoire à l'époque pour être élu dans une société de psychanalyse. Le 30 mai 1923, Tola Rank parla du « rôle joué par les femmes dans l'évolution de la société humaine »et fut élue en bonne et due forme.

Après le retour du calme à Vienne dans les années qui suivirent la guerre, Rank, vu ses nouvelles responsabilités familiales, commença à pratiquer l'analyse. Comme Freud, et bien que son logement fût plus petit, il avait son bureau tout à côté de son appartement. Rank fut l'un des premiers analystes profanes; aux environs de 1920, c'est avec la pleine approbation de Freud qu'il analysait des patients. En outre, il s'était promu à la tête de la nouvelle maison d'éditions de Freud, avec « des capacités et une énergie absolument surprenantes de rédacteur et de manager...».

Rank allait régulièrement dîner chez Freud le mercredi soir; Freud et Rank sortaient ensuite, pour prendre la parole aux réunions de la Société de Psychanalyse. Freud discutait avec Rank de tout ce qu'il écrivait et écoutait ce que son élève avait à lui dire.

Au début des années 1920, le bruit courut même que Rank avait analysé Freud pendant une brève période et, bien que cela semble extrêmement improbable - ils s'étaient sans doute contentés d'échanger des propos sur leurs rêves , cela fait état de l'intimité qui s était développée entre les deux hommes. Même si Freud put admirer d'autres élèves, au début des années 1920, Otto Rank n'était plus seulement son favori en titre, mais son Prince de Galles.

Pour expliquer l'échec des projets de Freud, Jones mentionne deux hérésies de Rank l'une est la théorie du traumatisme de la naissance; l'autre une approche clinique différente en matière de thérapie. Selon Rank, sa théorie se développa entre autres à partir de son expérience thérapeutique d'analyste, et le concept de traumatisme de la naissance qu'il découvrit avait des implications cliniques précises. Ces deux questions furent en effet au centre d'un débat presque philosophique qui finit par naître entre Freud et Rank.

Jones rapporte qu'en mars 1919, déjà, Rank soutenait que « l'essence de la vie est la relation entre la mère et l'enfant ». « Dans le mariage, vint-il bientôt à croire, les partenaires reproduisent toujours... ces liens entre la mère et l'enfant... » Néanmoins, en 1919, la psychanalyse ne prêtait guère attention au rôle de la mère dans le développement de l'enfant ou aux besoins de maternage des patients en thérapie.

Freud comprenait la mère comme un objet de désir sexuel et une source de plaisir charnel. Mais il ne mettait pas l'accent sur les fonctions protectrices de la mère ou son rôle nourricier; il ne mentionnait même pas la mère comme figure envers laquelle l'enfant établit, aux premiers stades, une relation de dépendance légitime. (Peut-être ceci reflète-t-il une répugnance de Freud à explorer ses propres liens de dépendance par rapport à une mère puissante et dominatrice.)

A tout prendre, Freud tenait les fonctions nourricières de la mère pour allant de soi. Le lien dont il reprit plusieurs fois l'interprétation fut celui de l'enfant à son père. Dans un récit de cas publié en 1918 Freud parlait encore du père d'un patient comme « son premier choix d'objet et le plus primitif; qui, conformément au narcissisme d'un jeune enfant, s'était accompli dans la voie de l'identification ».

Freud croyait à l'époque que le « premier » et le « plus primitif » des liens humains était celui qui le rattachait à son père, non à sa mère. Il n'excluait pas la part de la mère dans la psychopathologie de ses patients; mais il la voyait surtout soit comme séductrice dans le conflit oedipien, soit comme la source de conflits adultes homosexuels.

Comme le releva Jones, la conséquence pratique du concept de traumatisme de la naissance de Rank était la suivante « cliniquement, il en découlait que tous les conflits mentaux concernaient la relation de l'enfant à sa mère... ». Ceci serait considéré comme une simplification outrée aujourd'hui mais, depuis, la psychanalyse s'est centrée toujours davantage sur le rôle de la mère dans le développement normal comme dans le développement pathologique.

Les travaux de Donald Winnicott en Angleterre et d'Erik Erikson en Amérique, par exemple, ont eu pour objectif de définir l'apport essentiel de la mère à la croissance de l'enfant. L'angoisse de séparation et la réaction de l'enfant face à la crainte de perdre sa mère sont très connues et étudiées aujourd'hui. Anticipé ou non par Jung, le noyau de ce travail n'avait pas encore vu le jour au début des années 1920, lorsque les analystes considéraient encore comme centrales les menaces de castration du père.

Lorsque Rank présenta pour la première fois ses nouveaux concepts, Freud fit remarquer en plaisantant qu' « avec une idée pareille, tout autre se serait mis à son compte ». Le manuscrit du Traumatisme de la naissance fut achevé en avril 1923 et présenté à Freud le 6 mai, pour son anniversaire. Freud accepta que lui soit dédié le livre, qui parut en librairie en décembre 1923; au départ, il réagit favorablement aux nouveaux concepts de Rank. En février 1924, Freud écrivit « J'ignore s'il contient 66 ou 33 % de vérité mais, en tout cas, c'est le progrès le plus important depuis la découverte de la psychanalyse. »

Il serait injuste de suggérer implicitement que Rank fut le seul psychanalyste de son temps à mettre l'accent sur le rôle jusqu'alors négligé de la mère. Georg Groddeck semblait aussi en venir à cette conclusion, et il en était de même pour Sandor Ferenczi. Mais c'est Otto Rank qui fit de la mère pré¿dipienne le centre de son système.

L'idée que l'angoisse provenait du traumatisme de la naissance et qu'il fallait en refaire l'expérience en thérapie était excessive, peut-être, mais par là Rank tenait essentiellement à ce que l'accent soit mis sur l'importance psychologique centrale de la mère. Selon un analyste qui passa quelques séances de contrôle avec Rank à l'époque : « Autant la première perspective avait fait du père le noyau des conflits affectifs, autant Rank se contentait de lui substituer la mère. »

Le livre de Rank constituait une exagération caricaturale de la propre méthode de travail de Freud quand il se polarisait sur un problème à la fois. Ayant découvert l'existence de mères protectrices en psychanalyse, il tenta d'élaborer ce qu'impliquait cette vue. Recourir a la notion de traumatisme de la naissance, c'était marcher loyalement sur les traces de Freud. Dès 1908 au moins, Freud avait parlé de « l'acte de la naissance comme source d'angoisse ». Et il écrivit en une autre occasion :

La naissance est aussi bien le premier danger qui menace la vie que le prototype de tous ceux qui suivront, devant lesquels nous éprouvons de l'angoisse, et c'est l'expérience de la naissance, vraisemblablement, qui a laissé en nous cette manifestation d'affect que nous appelons angoisse. Le Macduff de la légende écossaise, que sa mère n'avait pas mis au monde, qui avait été extirpé de son propre corps, n'a pas, de ce fait, connu l'angoisse.

Pour Rank, il était parfaitement correct d'avoir construit une thèse sur une idée de Freud; c'était procéder selon ses attentes, en élaborant ses propres contributions embryonnaires. D'un autre côté, utiliser sa théorie pour faire une ¿uvre indépendante, c'était risquer de se faire accuser de vol; une fois de plus on pouvait prétendre qu'un élève de Freud outrait l'importance d'une composante de la psychanalyse en bâtissant un système à partir d'une idée freudienne.

Les conclusions cliniques de Rank, dont certaines avaient été parmi les premières à le mener à sa théorie, tranchaient brutalement avec la pensée psychanalytique de l'époque. Il est bien trop facile d'examiner aujourd'hui les articles de Freud en y relevant les vues dont découle notre compréhension de son ¿uvre à son stade actuel. A l'époque où écrivait Rank, Freud mettait pesamment l'accent sur l'introspection intellectuelle en tant qu'agent curatif.

Avant de rédiger Le traumatisme de la naissance, Rank avait collaboré avec Ferenczi à un livre sur Le développement de la psychanalyse, ouvrage voué à s'émanciper des premiers moments plus rationalistes de oeuvre de Freud. Bien que Jones ait encore considéré ce livre comme « de mauvais augure » dans les années 1950, le point de vue qu'il défendait a contribué à former la conscience quotidienne des analystes. Rank et Ferenczi soulignaient l'importance qu'il y a à garder l'oeil sur les réalités quotidiennes tout au long de l'analyse, ce qui était une manière d'accorder plus d'attention à l'interaction analyste-patient en thérapie. Freud avait généralement fait la grimace devant la tendance des patients à mettre en actes les problèmes au lieu de se les remémorer.

Par ailleurs, Rank et Ferenczi notaient la possibilité de faire un usage thérapeutique du passage à l'acte (acting-out) comme part d'une analyse dans laquelle revivre émotionnellement le passé remplacerait une simple connaissance intellectualisée. Même si Ferenczi allait rester une décennie de plus que Rank aux côtés de Freud, leur livre fut l'une des sources des remous entre Freud et son successeur désigné.

Comme celle d'autres dissidents de la psychanalyse, l'approche de Rank impliquait que le soutien et non l'introspection seule pût être bénéfique au patient. Comme d'autres, Otto Rank était partisan d'une attitude plus tolérante envers la psychothérapie et ses buts. Ainsi que l'on en a bien caractérisé l'essence, le concept de traumatisme de la naissance de Rank suppose ce qui suit « la mère apparaît à l'enfant dans la relation d'amour - et défend ce que l'enfant est déjà, sa condition naturelle, alors que le père apparaît sous le rapport de la vertu - et représente ce que l'enfant doit devenir ».

 

Elsa Grangier, chroniqueuse aux Maternelles sur France 5, marraine de Maman Blues

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