Maman Blues a 10 ans !

Anna, voyage dans les limbes (Ciloup)

I. Mon cerveau a perdu la tête... (0-8 semaines après)
II. L'accouchement
III. Il y a des choses qu'il ne faut pas savoir (2.5-6 mois après)
IV. Epilogue
V. La boucle des chemins

Les notes entre crochets sont une reconstitution à partir du dossier médical et de la mémoire des autres. La partie II a été rédigée 8 à 10 semaines après la naissance, les parties I, III, et IV, 8 à 9 mois après la naissance, et la partie V un peu plus de deux ans plus tard.


==> Mon cerveau a perdu la tête...

I.1. Le lendemain de l'accouchement.

Anna si belle est endormie. Je suis allée faire un tour au petit matin, une mini promenade au pied des arbres, le nez levé vers les vitraux. Je rencontre fortuitement mon toubib. Comme toujours nous nous saluons avec le sourire, puis je ne sais comment, ça sort, quelques mots timides sur la douleur s'échappent. Il me répond très rapidement, "Oh quelques petites contractions". J'en ai le souffle coupé. Mais je comprends. Il est crevé, il s'est brièvement rafraîchi à l'eau froide, repeigné, il a passé la nuit. Je sais ce que c'est de passer la nuit dans l'urgence. Ce n'est pas le moment, il n'est pas disponible. Mon premier visiteur sera mon père.
Très ému sous sa réserve, il ne prendra pas Anna dans ses bras, mais il en meurt d'envie.

I.2. Deux jours plus tard.

Ma petite maman est là, ravie. Elle pouponne. Elle sait pourtant sans tout à fait se le dire que ça ne s'est pas passé comme nous l'espérions. Nous sortons, encore une promenade. Je ne peux pas rester entre ces murs. Nous parlons, de la douleur, de la perfusion d'anti-douleur, de la durée de son effet que j'estime à une vingtaine de minutes. "Ils ont du te mettre du syntocinon en même temps non ?". Je réfléchis de longues minutes, fouillant ma mémoire. "Oui, il me semble que juste avant de sortir elle s'est retournée et a ajouté, à voix basse - "Il y a aussi du syntocinon " - "Mais vraiment je ne suis pas sûre".

[Mélange temporel. D'après le dossier le syntocinon a été fait après la naissance, pour rétracter l'utérus. En principe pas de syntocinon sur utérus cicatriciel.]

I.3. Quatre jours plus tard.

Retour à la maison ! Nous partons tous les quatre de l'hôpital. Roland est étrange depuis le début. Il est arrivé nerveux, de mauvaise humeur. Il se trompe en habillant Anna. Nous descendons dans le hall. Je lui dis que je vais appeler un taxi. "Mais il n'y qu'à prendre le métro !" - "Tu es fou ? Il est hors de question que je mette un nouveau-né dans le métro. Et en plus, entre les deux filles, la valise, et l'épisio, je n'en suis pas capable". Je téléphone. Impossible d'obtenir un taxi. Je demande alors à la réceptionniste de nous aider en laissant des messages. Roland devient de plus en plus nerveux. Il a sa tête des mauvais jours. Je vois venir le pire. Il insiste, il n'y a qu'à prendre le métro, mais je refuse net. Au bout d'une demi-heure d'attente il part seul, sans un mot, pas même pour Sophie. Elle ne comprend pas et se met à pleurer. J'essaye de la rassurer mais je bous intérieurement. Si il ne revient pas, il y aura une crise sérieuse, je ne peux pas admettre un tel comportement. Finalement il revient, toujours sans un mot. Après tout c'était dur pour lui aussi, et il était seul à la maison avec une petite Sophie très jalouse, malheureuse, et boulimique. Nous en riions presque avec ma voisine de chambre, la sienne faisait un petit coup d'anorexie, et les deux se sont pris un gadin mémorable en venant nous voir.

I.4. Une semaine plus tard.

Oups, l'épisiotomie se rappelle à mon bon souvenir, conjuguée à d'autres désagréments classiques et bien connus dans une région très voisine. Je me demande si des points ont lâché. Avec répugnance je retourne à l'hôpital. La jeune interne préssée qui m'examine me dit que non, juste une réaction inflammatoire, ça arrive souvent. Je pense en mon fort intérieur, "Ah bon, et vous ne pourriez pas nous prévenir et le prévoir non !". Elle enlève délicatement les trois derniers points externes, me demandant si elle me fait mal. Comme je ne bronche pas elle se radoucit. Je repars avec une ordonnance longue comme le bras, anti-douleurs, anti-inflammatoires, daflon, pommade, pansements stomacaux, à laquelle j'ajoute en priorité et de toute urgence... une bouée. J'abandonnerai très vite la pharmacopée. Les anti-inflammatoires me fichent le système digestif en l'air, et surtout les anti-douleurs me mettent d'une humeur épouvantable, au point que je préviens Roland et lui dis de le prendre pour ce que c'est. Cette mauvaise humeur est pire que la douleur, je préfère prendre mon mal en patience.

I.5. Trois semaines plus tard.

Mensonge ! Par omission certes, mais mensonge ! Pourquoi les sages-femmes nous font-elles croire que les grandes douleurs sont évitées par la péridurale ? De tous les cours de préparation à l'accouchement, pour mes deux filles, je n'ai entendu le mot douleur prononcé qu'une seule fois, avec une asepsie sur le bout de la langue. Mensonge, ce n'est pas toujours vrai. Je comprends bien qu'il n'y avait rien à faire puisque le col ne s'ouvrait pas. Mais pourquoi nous laisser aller au casse-pipe sans aucune préparation mentale ? C'est pire que tout. Visite à mon toubib avant de repartir en Espagne. Pour la médecine tout va bien. Mais cette fois je lui parle, j'ai besoin de dire, "Oh les contractions fortes, on doit s'appuyer au mur, respirer profondément, c'est rien du tout ça,..., mais après,..., je ne me souviens plus de rien !" Je ne comprends même pas le sens de ma dernière phrase. Il paraît à la fois désolé et coupable, choqué ou surpris peut-être car jamais il ne m'a vue ainsi. Il me dit que les douleurs les plus violentes connues en médecine sont les coliques néphrétiques et les contractions de l'accouchement. Peut-être aurait-il fallu le dire avant, maintenant c'est trop tard. A la maison je suis inquiète. Roland s'occupe d'Anna, nous partageons les nuits, il dort même avec elle. Mais quelque chose cloche dans son comportement. Il n'établit pas le contact avec elle, ou alors quand je ne suis pas là. Il ne la prend presque jamais spontanément. En un mot je me demande s'il l'aime. Que lui arrive-t-il ? Il désirait ce second enfant plus que moi, et à nouveau il souhaitait une fille. Je me prépare à lui parler mais ne le fais pas, quelque chose en moi me dit d'attendre.

I.6. Quatre semaines plus tard.

Je me rends compte que, comme les anti-douleurs, ne serait-ce que quelques gouttes de vin me mettent d'une humeur de dogue. Je mets ça sur le compte de la fatigue et ne bois plus rien. Je fais des sautes de tension. J'ai appris à les reconnaître pendant la grossesse de Sophie, les petites lucioles devant les yeux. Une fois je passe à la pharmacie car ça m'inquiète un peu: 15-10. C'est plus que limite, j'avais estimé 14... Mais ce n'est pas permanent, juste des sautes. Je me remets à fumer aussi, beaucoup, trop. Allons allons, tu es juste crevée, c'est tout, ça passera.

I.7. Cinq semaines plus tard.

C'est le grand voyage, nous rentrons chez nous. Deux jours de voiture qu'Anna et Sophie supportent très bien, moi assise sur ma bouée salutaire. Nous sommes tous si heureux de retrouver notre petite maison et son grand jardin vert planté de palmiers dattiers, accueillis par les parents de Roland. Quelques jours après notre arrivée je lui parle : "Je ne me souviens pas. Quand es-tu parti déjeuner ? A quelle heure a-t-on posé la perfusion ? A quelle heure m'ont-ils transférée en salle de naissance ?" Il est surpris, "Tu ne te souviens pas ?" - "Non. S'il te plaît, dis-moi!"

I.8. Six semaines plus tard.

Ça y est, Roland a établi le contact avec Anna ! Mais si il l'aime. Il la regarde dans les yeux, il joue avec elle, il est heureux de gagner ses sourires. Je respire et lui parle. Il m'explique que c'est à cause du prénom. Nous nous sommes mal compris, il préférait un autre prénom. Je suis vraiment désolée. Mais est-ce suffisant ? Bien sûr le prénom est très important, mais encore je m'interroge. De mon côté je range enfin la bouée, mais ma tentative pour me remettre au travail échoue lamentablement. Je suis incapable de me concentrer, je pense à autre chose. Je réalise que j'ai souvent des accès de colère totalement disproportionnés à leur cause, si même il y a une cause. Une fois je balance de toutes mes forces une casserole à travers la fenêtre ouverte. Elle s'écrase sur les barreaux tandis que la queue atterrit loin dans le jardin en tourbillonnant. Pour quel motif ? Une petite bêtise de Sophie ? Je commence à y être plus attentive, et chaque fois que je sens cette colère me prendre j'essaye de m'isoler dans le jardin.

I.9. Sept semaines plus tard.

Je suis tout à la fois épuisée et extraordinairement éveillée. Je dors, pas si peu que cela en y regardant bien, mais épouvantablement mal. Je me réveille en sursaut, la nuque coincée, la poitrine oppressée, les yeux grand ouverts. Il y a en moi une énergie étrange, quelque chose qui se débat pour sortir. Je me surprends un jour, en étendant le linge, à sauter en l'air et à me retourner en une fraction de seconde dans une position de défense lorsqu'une ombre grise passe dans l'angle externe de mon champ de vision. Rien d'autre qu'un cintre agité par la brise. Ça ne va pas la tête, non, il faudrait te calmer ! Mais cela ne se calmera pas, toute ombre où bruit inattendus me font sursauter. Physiquement je ne suis en harmonie qu'avec Anna. Mais avec Roland et Sophie, très souvent je ne supporte pas qu'ils me touchent, je fuis leur contact. Paradoxalement ma sensualité est exacerbée et je trouve un plaisir à faire l'amour que jamais je n'avais connu, malgré l'épisiotomie. Le monde réel s'obscurcit. Je pense sans cesse à la souffrance tout en m'interdisant d'y penser. Mon regard regarde de moins en moins. La beauté du monde m'échappe.

I.10. Huit semaines plus tard.

"Mais Cécile, si tu continues tu vas finir à l'hôpital psychiatrique !! Ce n'est pas possible, tu y penses tout le temps, jour et nuit, même en lui donnant son biberon. Sophie t'appelle sans cesse, même dans son sommeil. Et ce n'est pas que de la jalousie. Elle a raison ! Tu n'es pas là, ta tête est ailleurs ! Mais qu'est-ce qui se passe ? Tu n'as pas souffert au point de justifier une telle réaction. A peine quelques heures, rien du tout par rapport à d'autres femmes. Ils ont tous été très gentils avec toi, on t'a même fait un dérivé morphinique. Et puis finalement tu l'as eue, la péridurale. Et elle est là maintenant, belle, adorable, pétante de santé. Elle est douce et chaude et sent si bon le petit bébé. Mais qu'est-ce que tu veux de plus ?! Que passa ???!!!" Je suis très inquiète. Comme tout le monde j'ai eu quelques moments difficiles par le passé, mais cela c'est autre chose. Dépression post-partum? Non, je ne suis pas déprimée, c'est autre chose. Je peux à peine prendre soin de mes filles sur le plan pratique, je dois vraiment me forcer pour assurer le minimum. Psychiquement c'est un désastre, je ne peux pas leur donner la nourriture dont elles ont besoin, amour et attention, car tout simplement ce n'est pas à elles que je pense, je suis ailleurs. Alors un soir j'arrête. J'arrête de me morigéner, j'arrête de me dire que je suis devenue douillette avec l'âge. Je m'assieds seule une nuit, avec mon fardeau si lourd sur les bras. Cette fois ça ne marche pas. Me secouer ou penser aux autres ne marche pas. Même tout mon amour pour eux ne m'aide pas. Ça ne se calme pas, bien au contraire, c'est de pire en pire au fil des semaines. Mon cerveau a perdu la tête. Il revient encore encore et encore sur ces quelques heures en pré-travail. Il tourne autour comme un fou, comme un lion en cage. C'est devenu totalement obsessionnel.
Alors j'accepte. Il y a un problème. Quel problème ? Oui, il y a un mot pour cela, traumatisme. D'accord, traumatisme. Mais dû à quoi ? A cause de la douleur ? Mais encore une fois je n'ai pas souffert tant que cela, au moins pas si longtemps. Ou alors si, j'ai pourtant déjà trop souffert ?... Pour la première fois de ma vie je me regarde telle que je suis, éparpillée, exsangue, et je pleure. De bonnes douces larmes de pitié et de réconfort. Je flanque l'idée du courage à la porte. Pleure petite fille, pleure. Oui tu as souffert, trop pour toi, ça arrive. Mais pas seulement... Il y a autre chose n'est-ce pas ?... Quoi ? Un choc mental ?
Ah, oui, les images mentales du passage. Je ne les ai jamais vraiment oubliées.
Mais je ne comprends pas la nature du choc mental, et je me mets à écrire. Pendant deux semaines j'écris. C'est très dur, mais nécessaire. Peut-être y trouverai-je une réponse ?


==> II. L'accouchement

II.1. Quand est-ce que tu sors, toi ?

Je marche d'un pas lourd et inélégant vers l'hôpital. Un quart d'heure depuis la station de métro, ça commence à me coûter. Mon toubib me l'avait prédit, "Cette fois, vous allez savoir ce que c'est qu'une fin de grossesse, et vous verrez, vous en aurez marre". Parfaitement, j'en ai marre ! Je ne veux plus la porter, je veux la voir ! C'est devenu super lourd, ça me fait mal dans le bas-ventre, ça m'empêche de dormir, et en plus j'ai pris 18 kilos et des vergetures. "Tienes un bobo rojo aqui" m'a dit Sophie quand je sortais de la douche. "Bobo rojo ? Mais non." - "Si si". Visite au grand miroir du salon,..., et zut, elle a raison. Mon médecin aussi l'a vu il y a deux semaines, "Mais vous avez mis des vergetures vous ! Dans le fond on ne sait pas ce qui est le mieux". Sic ! il se soucie aussi de ses patientes. Je n'avais pas eu de vergetures pour Sophie. Évidemment, je n'avais pondu qu'une crevette de 1.9 kg. Il était revenu de son week-end de l'Ascension à la campagne, et l'avait extraite manu militari par césarienne, assisté du médecin de garde, le samedi à huit heures du soir. Hypotrophie, arrêt de croissance, toxémie gravidique, 20 de tension à la pose de la péridurale malgré l'hypotenseur, la pré-éclampsie d'école. Et pour couronner le tout siège complet, les pattes écartelées et la tête entre les jambes. Elle ne bougeait presque plus.
Cette fois la grossesse s'est bien passée. Petite Anna a bien grandi. Grâce à l'aspirine ou pas ? On ne saura jamais, mais ça n'a pas d'importance. Me voilà arrivée. D'après ma petite maman, ça ne devrait plus trop tarder. Moi qui la portais très haut, elle est nettement descendue, ma démarche a changé. Que vont-ils me dire ce matin ? On commence par le monitoring. Albumine zéro, tension artérielle impeccable, coeur de petite Anna parfait et réactif. Cette fois je regarde le dynamap calmement. Mais il y a deux semaines, quand j'ai revu cette fichue machine à mesurer la tension, j'ai cru que j'allais la foutre par la fenêtre. Pour Sophie elle m'avait poussée au bras comme un cinquième appendice. Direction mon toubib maintenant. Il a un rhume carabiné le pauvre. Nous reparlons du mode d'accouchement. Vues la taille du bébé et de mon bassin, il me conseille plutôt un accouchement par voie basse. Les risques de rupture de l'utérus au niveau de la cicatrice sont minimes. Pas nuls non plus, le risque zéro n'existe pas. Alors il me redonne le choix, césarienne programmée ou accouchement normal. Je réfléchis encore une fois, je lui fais confiance, et puis surtout, je le veux mon accouchement normal, je veux savoir, je veux le vivre. Une extraction par césarienne sur un utérus totalement calme, c'est pas un accouchement, c'est du sauvetage. Je suis mère et je n'ai pas encore la moindre idée de ce qu'est une contraction. Il m'examine. Bof, d'après la médecine ça ne s'annonce pas. Le col est à un centimètre, fermé, un peu ramolli sans plus. Si rien ne se passe dans les treize jours qui viennent, il me fait hospitaliser le mercredi pour pouvoir me faire la césarienne le jeudi, son jour de présence à l'hôpital, un jour après le terme prévu. Je pose les deux mains sur mon ventre et je parle à Anna, "Quand est-ce que tu sors, toi ?" Un peu déconfite je m'en retourne tranquillement en grillant une cigarette. L'horreur suprême, une femme enceinte jusqu'aux yeux fumant dans la rue. Comme rien ne me presse, je décide de faire les magasins pour constituer un stock de pyjamas trois mois à la petite Anna. Quelques heures plus tard, je vais récupérer Sophie chez sa nourrice, et dès que mon amoureux est rentré nous nous mettons à table. Tout est normal. Je mets Sophie au lit, Roland aussi, et je prends un bouquin.


II.2. Les douze premières heures

Je suis plongée dans "Au bonheur des ogres" lorsqu'une sensation bizarre me rappelle à la réalité. On dirait un petit coup d'aiguille à l'intérieur de mon ventre. Tiens tiens tiens, ça doit être ça une contraction. Il est onze heures du soir. J'attends un peu, une autre, puis encore une autre. Oui, décidément c'est ça. Au même moment j'ai nettement l'impression de sentir mon bébé descendre. Ca fait comme un "floc" entre mes jambes. Mais c'est tellement peu de chose que je décide d'aller me coucher, dans le doute autant se reposer un peu.
Bien entendu les contractions me réveillent une heure plus tard. Il est une heure du matin. Cette fois ça ne sent plus la fausse alerte, quelque chose me dit qu'on va y aller. Mais il y a encore le temps. Je me fais un thé. Je reprends mon livre, sans grande conviction. Je chronomètre, toutes les huit minutes. Je constate aussi des petites pertes de sang. Il s'agit en fait du bouchon muqueux, mais sur le moment je n'ai pas compris. Bon, je prends mon courage à deux mains et je téléphone à... ma mère ! La pauvre, à trois heures du matin ! Je lui raconte les symptômes, elle me dit que ça semble être ça et que je devrais téléphoner à l'hôpital, ce qui est pétri au coin du bon sens. Je m'exécute, plus à cause des pertes de sang que des contractions. La sage-femme conclut, "Venez". Je rappelle maman, "Elle a dit de venir" - "Et bien alors allez-y, je viens de mon côté, je m'occuperai de Sophie". Bon, on y va alors. Mais je ne sens pas encore d'urgence. Je prends mon temps. Je me douche, je me crème, je fais ma petite valise, sans faire de bruit pour ne pas réveiller mes deux poussins. Les contractions sont maintenant assez fortes. Je dois m'arrêter et attendre que ça passe à chaque fois. En respirant bien c'est tout bon. Je suis extrêmement calme. Aucune peur ne vient m'effleurer. D'après les cours de préparation à l'accouchement, les fameuses grandes douleurs qui terrorisaient nos grand-mères sont évitées par la péridurale. Je sais aussi que je risque de ne pas couper à l'épisiotomie, vingt ans de danse classique. Mais ça ne m'inquiète pas. Je suis en train de vivre une expérience extraordinaire. Je suis pleine d'une immense curiosité à l'égard de l'accouchement et de notre bébé. La seule chose qui me préoccupe est de savoir si il y aura échec, c'est à dire une deuxième césarienne.
Allons, cette fois il faut y aller. Il est cinq heures du matin. Je vais réveiller Roland. "Il faut y aller." - "Hein, aller où ?" - "A l'hôpital, c'est le moment". Pour le coup il est réveillé. Il saute dans la douche et avale un petit déjeuner sommaire. A ce moment le téléphone sonne. C'est maman. "Mais qu'est-ce que vous foutez ?". Elle nous attend déjà à l'hôpital, j'ai oublié de lui dire que je prenais mon temps... Je me confonds en excuses... et j'appelle le taxi. On embarque Sophie complètement groggy avec du lait et des biscuits. Paris au petit matin, il est cinq heures... Enfin non, avec tout ça nous n'arrivons qu'à six heures. Gros bisous à ma maman. Elle prend Sophie sur ses genoux, et lui explique à nouveau que le bébé va sortir. C'est parti. Et allez, encore une bandelette. "Mais puisque je vous dis qu'on en a fait une hier et qu'il n'y a pas trace d'albumine". Rien à faire, c'est la règle. On nous emmène en salle de pré-travail. Il y a là trois lits séparés par des rideaux. On m'installe, la sage-femme m'examine. Le col est à un centimètre et demi, fermé, mais les contractions sont là, et la tête du bébé est appuyée sur le col. Pas convaincantes les contractions pourtant. Elles sont devenues irrégulières, et moins fortes qu'à la maison. Au bout de deux heures la sage-femme est perplexe. Le col ne s'est pas ouvert mais il s'est un peu effacé, et la tête du bébé pousse au portillon. Elle nous conseille d'aller prendre un solide petit-déjeuner et de revenir dans deux heures.
Ce que nous faisons avec joie. Maman nous ramène tous dans sa voiture, et on se fait un super petit-déjeuner avec les meilleurs croissants de Paris. On papote. On téléphone à la nourrice de Sophie à qui on fait son petit sac pour la journée. Je suis de très bonne humeur. Pourtant certaines contractions deviennent costauds. Elles me prennent les reins. A un moment je dois m'appuyer au mur et respirer bien à fond. Maman me fait remarquer que Sophie me regarde d'un air inquiet, "Bobo maman ?". Je la rassure, ma mère et Roland aussi, ça va très bien. Nous repartons et allons d'abord déposer Sophie. En me voyant Rosa s'exclame, "Qu'est-ce qu'elle est descendue !", et elle me souhaite bonne chance. Merci Rosa. Je fais plein de gros bisous à ma jolie petite puce, et je la confie à sa nourrice. Dans la voiture j'ai à nouveau quelques contractions fortes, dont une est limite. J'apprends à respirer profondément. Chaque fois maman me demande si ça va. Elle, elle sait. "Oui, ça va très bien", et même le sourire. Retour à la maternité. Il est onze heures du matin. Cette fois je refuse tout net de refaire une bandelette, pauvre aide-soignante. Au moment où elle nous emmène une autre contraction forte survient, je lui demande comme je peux de m'attendre et je m'appuie au mur. Ça passe. Retour dans la "salle d'attente", c'est à dire la salle de pré-travail. C'est une toute jeune sage-femme qui me prend en charge, blonde, toute de rose vêtue, elle se présente gentiment. Elle pense à me demander si la cicatrice me fait mal, mais rien d'autre. Elle ne me demande pas où j'ai mal. Bien entendu je ne lui dis pas non plus que j'ai mal pendant les contractions, puisque c'est gérable, et que je suis si heureuse de donner la vie. Elle me place le monitoring. Elle me suggère de m'allonger. Je lui dis que je préfère rester assise, mais elle insiste, elle pense que je serai mieux allongée. Je suppose qu'elle a raison, et bêtement je me mets sur le dos. Pourtant je sais que mes bébés et moi n'aimons pas ça. Tout de suite je nous sens inconfortables. J'entends une petite baisse cardiaque d'Anna. Je lui parle, "T'es pas bien comme ça toi", et je me mets sur le côté. Le coeur redevient normal immédiatement. La sage-femme un peu médusée me demande si je suis du métier. "Non non, mais j'ai eu tellement de monitorings pour la première..." Elle m'examine. Le col n'a presque pas bougé depuis ce matin. Roland et moi comprenons bien que ça va être long. Il faut attendre. A nouveau les premières trente minutes ne sont pas convaincantes. Les contractions sont redevenues irrégulières en temps et en intensité. Elles deviennent même si douces que je me demande si je ne suis pas encore venue pour rien. J'observe mes deux voisines. Celle du fond me semble souffrir. Sa mère lui rend visite un moment. Celle à côté de moi discute avec son mari. Je bavarde moi aussi avec mon prince charmant.

II.3. Au-delà du temps

Puis très rapidement ça change. En quelques contractions. Leur intensité augmente très vite. Je perds d'abord le sourire. Instinctivement je préviens Roland, "Ça commence à devenir dur". Cela signifie aussi, "Excuse-moi, je ne peux plus être avec toi". Je perds alors la parole. La douleur me vrille les reins, s'irradie continûment de la colonne vers les flancs. Il ne reste plus de moi que ce bloc et un cerveau désemparé. Je me concentre totalement sur la respiration. Moi qui me tenais si sagement immobile je commence à bouger. Je remets en place le capteur cardiaque du bébé, mal. A la contraction suivante ça augmente encore. Par réaction je me tourne brutalement de l'autre côté. J'ai tort, c'est pire. Je pense aussi que c'est mauvais pour Anna. Je me rends compte que je fous en l'air le monitoring mais je n'y peux déjà plus rien. Le plafond a disparu. Les murs de la chambre s'ouvrent par le haut, vers l'extérieur, donnant sur un espace infiniment gris. Je vois un passage en lévitation au loin dans cet espace, une grande ouverture carrée se découpant en gris-perle nacré sur l'espace gris-mat infini. Puis la contraction retombe. Je me souviens du conseil de maman, récupérer entre deux contractions. Pourtant je ne peux empêcher l'image du mot torture de se former dans ma tête. Si ça continue ça ne va plus être gérable.
[11h55-12h15]

Ça recommence. La montée est si rapide que je n'ai pas même le temps d'avoir peur. J'essaye encore de respirer profondément, en pure perte, c'en est risible. Peut-être même ai-je simplement arrêté de respirer. La douleur est violente, insoutenable, elle dure. Il ne faut plus sentir. A nouveau je me jette de l'autre côté, en vain. Mieux vaudrait rester immobile. Je décolle immédiatement dans l'espace gris-infini. Je vois mon corps désincarné foncer inexorablement à une vitesse supersonique vers la porte du passage. J'ai à peine le temps de penser, "Merde, je vais où ?", que je me pulvérise. Je peux encore entendre mon corps hurler en silence. Simultanément mon cerveau lance deux ordres d'urgence: "Résiste ! Bouge plus !". Résiste, ne sens plus. Résiste, reste. C'est fini. Je suis de l'autre côté. De l'espace ne subsiste qu'une épaisse brume grise et gluante dans laquelle je ne me vois plus.

[12h15-12h20]

Soudain une autre douleur me surprend. Une bonne douleur rassurante, celle que l'on peut sentir. Je mets un temps infini à comprendre que c'est la révolte de mon estomac. Je sens brièvement la superposition avec une contraction qui s'évanouit. Mon regard s'ouvre et j'aperçois l'infirmière. Pour moi elle est une forme bleue. Je ne me souviens pas de son visage. Je l'interpelle, "Je vais vomir". Je la perçois suspendre son geste et se précipiter. Pas assez vite. Roland est devant moi, je lui dis, "Pousse-toi !", et j'empoigne le drap, autant pour ne pas salir que pour me cacher. Elle arrive, me débarrasse immédiatement du drap souillé et me donne le haricot. Deuxième round. Elle enlève aussi le haricot et en remet un propre. Elle me demande si j'ai mangé le matin. Je pense, "Mais c'est la sage-femme qui nous a dit d'aller prendre un bon petit-déjeuner !". Mais je ne le dis pas, je ne peux pas parler. Je fais juste un bref signe de tête. Petite pause. Je m'aperçois que mon t-shirt est un peu taché. Je ne le supporte pas, pas l'humiliation en plus. Je demande une chemise d'hôpital propre. L'ai-je demandée poliment ? Elle est sympa, elle me l'amène immédiatement. Roland est adorable. Sans aucune hésitation il m'aide à enlever mon t-shirt et me met la chemise. J'essaye de me reposer, mais vient une autre contraction. J'ai ordonné à mes reins de ne pas bouger, alors mon bras droit s'en va frapper violemment à côté de ma tête. Ce n'est pas un mouvement incontrôlé, je sais que mon cerveau a ordonné à mon bras de faire ça. A un autre niveau de conscience je me morigène, "Ne refais pas ça, ça ne sert à rien, ne te donne pas en spectacle."

[Roland n'a pas vu ce geste. Il est probable que je n'ai fait que le visualiser.]
La sage-femme rose. M'a-t-elle examinée ? Probablement, une fois par heure en principe, mais je ne me souviens pas. Elle voit l'état pitoyable du monitoring inutile et me dit gentiment, "Je vais vous enlever ça". Elle le fait, et s'en va.
[Mélange temporel, le monito n'a été enlevé qu'à 14h, là elle l'a juste réarrangé, l'infirmière l'ayant appelée.]

J'entends la sage-femme rose conseiller à Roland d'aller manger. Je lui dis, "Oui, va manger". C'est curieux, il n'est plus du même côté du lit. Je ne le vois pas partir.

[13h]

Une autre révolte de mon estomac. C'est absurde et pathétique, je vomis sans vomir, il est vide déjà. Au moins cette fois Roland est de l'autre côté, il ne peut pas me voir. Ah si, deux gouttes. Je vois une main floue qui change le haricot. A qui appartient-elle ? Si c'est une contraction qui m'a fait vomir, je ne m'en souviens pas. Je ne l'ai pas sentie. Ce vide est effrayant.

[13h10, à la fin d'une contraction en effet]

Plus tard encore, à nouveau Blonde en rose. Elle me regarde, elle regarde le haricot. Elle commence une phrase, "Si vous vomissez de douleur...", mais elle ne termine pas. Que voulait-elle dire ? J'ai un soudain éclair de mémoire. Mon cerveau forme une très longue phrase que ma bouche projette. "Quand est-ce qu'on fait la péridurale ?". Je n'y avais même pas pensé. Elle me répond à moitié. "Pour l'instant on ne peut pas vous la faire." Je crois comprendre qu'il y a une raison médicale derrière et j'accepte, "Ok". Je la revois près de la porte. Elle dit, "Mais on va vous faire un anti-douleur". Mon cerveau s'agrippe au mot "anti-douleur". Elle s'en va. Elle revient. Elle confirme. "L'infirmière va venir vous poser une perfusion avec un anti-douleur". L'infirmière et sa perfusion. Je la perçois juste après qu'elle soit entrée, à droite du lit. Puis je la vois à gauche. Mais je ne la vois pas passer d'un côté à l'autre. Tout est flou, mais une force m'oblige à l'observer installer son truc. Il me semble voir deux poches accrochées. Elle se prépare à piquer. Je l'arrête, "Attendez", une contraction monte, il ne faut pas bouger. A-t-elle sursauté à mon injonction ? Elle fait une drôle de tête, ou bien c'est le flou de mes souvenirs qui interprète. Puis "Allez-y" quand ça retombe. Je peux me souvenir du début et de la fin de la contraction, mais pas du milieu. Encore ce vide effrayant. Une vague chaude envahit soudain mon corps, le temps d'un seul battement de coeur. Je la reconnais. On a du me faire le même produit après la césarienne, un dérivé morphinique. Malgré ma charge d'angoisse ça m'avait endormi immédiatement. L'image de l'ambulance embarquant ma petite crevette perdue dans une immense couveuse de transport s'était instantanément évaporée. Là aussi l'effet est immédiat. Le soulagement est énorme. Morphée m'emmène

[13h45]

Je le dis à Roland, "Je m'endors". Je le vois sourire et je ferme les yeux.

[Entre 14h et 14h15]

Pas longtemps. Dans les quelques secondes qui suivent, une contraction me les fait rouvrir. Je n'ai pas eu le temps de m'endormir. Je referme les yeux en espérant, mais la contraction suivante les rouvre à nouveau. La troisième fois, je réalise qu'au lieu de diminuer l'intensité augmente. Je me révolte un peu en pensée, "C'est pas vrai, ça recommence". C'est dur de repartir sur un faux espoir. L'anti-douleur ne fait absolument plus rien, rien d'autre que de me rendre complètement groggy et m'enlever de la résistance. A la contraction suivante c'est terminé, je repasse le seuil. Plus lentement cependant, ou plus vite, sans images.

Sage-femme rose repasse une fois. Elle semble un peu désolée et dit, "C'était ça ou césarienne". Ça quoi ???
De ces quelques heures c'est tout ce qui reste. J'ai fouillé et refouillé et ne trouve rien d'autre dans ma mémoire. Si, deux fois elle a dit "Courage", mais quand ? Du diable si j'en ai la moindre idée. Après le passage, je ne me souviens d'aucun examen de col, d'aucune contraction dans son ensemble. Tout ce que je sais c'est que je ne regardais plus. Mes yeux s'étaient tournés vers l'intérieur. Il n'y avait plus ni corps, ni intelligence, ni pensée. Le temps et l'espace s'étaient résorbés en un seul point autour duquel ma mémoire a tracé quelques pointillés d'événements sans durée, pas toujours dans l'ordre chronologique. Au-delà des pointillés ne reste que la sensation persistante d'une souffrance indicible et continue. Ce vide est effrayant.

[Les "événements" ont été mis dans un ordre logique]

II.4. Retour vers l'extérieur

Je perçois une présence. Mon regard s'ouvre sur un visage inconnu, une sage-femme bleue. Une force contradictoire me pousse à la dévisager. Je comprends que je change de sage-femme. Elle est énergique, plus expérimentée, quelques marques d'acné se sont imprimées sur son visage. Elle me parle, je crois même qu'elle parle assez fort, mais je n'entends pas. Je la perds de vue. Elle va faire un autre examen de col, dont je ne me souviens pas.
"Trois centimètres !". Ça, ça me réveille, ça me secoue les puces ! Enfin il se passe quelque chose. Je me reconnecte avec l'extérieur. Elle me dit qu'on va me transporter en salle d'accouchement et me faire la péridurale. La péridurale, de nouveau je n'y pensais même plus. Le mot s'imprime bien dans mon cerveau, mais cette fois je ne m'y agrippe pas. Je me protège, je n'ai plus confiance. Deux infirmières arrivent pour m'emmener. Je m'assieds, je veux me lever, mais elles m'en empêchent gentiment. Elles embarquent le tout, la parturiente sur son plumard, et Roland à mes côtés. A l'arrivée elles me demandent si je veux rester assise. Je dis "Oui !", et elles relèvent au maximum le dossier du lit, puis replacent le monito.

[16h. Le dossier dit 2cm]

Je me rends compte que je suis complètement groggy, à cause de l'anti-douleur sans doute. Mais je m'accroche. C'est dur. Mais beaucoup moins qu'allongée. Les contractions se rapprochent, deviennent continues. L'anesthésiste se fait attendre. Je fatigue. Jusqu'à présent on ne devait entendre que ma respiration, mais je commence à ahaner. Roland ne doit plus en pouvoir non plus de me voir comme ça. Lorsqu'en désespoir de cause je décide de me mordre la main, il me prend brutalement dans ses bras et me serre très fort. Je me traite d'imbécile et je laisse ma main. Ça me fait du bien qu'il me serre si fort dans ses bras. Heureusement qu'il est là. Malgré tout je n'en peux plus, je me révolte, "Mais qu'est-ce qu'il fout ce putain d'anesthésiste !". Je sais que Roland est seul pour m'entendre. Il me répond, "Mais il est sûrement occupé ailleurs". Oui bien sûr, il a raison. Je me calme, je déconnecte à moitié.
Ma nouvelle sage-femme rentre. Elle donne le masque à oxygène à Roland en lui demandant de me le maintenir. Ça fait du bien. Elle veut m'examiner à nouveau. Il faudrait donc que je me rallonge. C'est impossible. Je ne peux absolument pas me déplier de ma position foetus. Je balbutie, "J'y arrive pas, ça s'arrête plus". Elle ne me touche pas. Elle ne m'aide pas. Elle me dit seulement, "Courage". Courage, courage, c'est au moins la troisième fois qu'on me dit ça ! On me le dit avec gentillesse mais ça commence à m'énerver ! J'en manque de courage peut-être ? Je suis silencieuse, je ne moufte pas, je n'emmerde personne, pas une fois je n'ai dit que j'avais mal. J'ai tout accepté sans broncher, et pourtant on m'a laissé dans le noir complet, aucune explication ! Pire, on m'a donné un faux espoir. Ok je me calme. Mais elle ferait mieux de m'aider au lieu de rester là stupidement les bras ballants. Il y a une mini pause. Je dis à Roland, "Aide-moi !", et d'un seul coup je me bascule avec son aide. Elle examine. Je ne pense pas à son examen, je ne le sens pas. Je pense seulement que s'il me fallait accoucher sans péridurale en position gynéco ce serait impossible, tout en sachant que comme toutes les autres je le ferais pourtant. Le travail avance bien. Je me rassieds immédiatement, toujours avec l'aide de Roland, d'un seul coup. Retour dans ses bras. La sage-femme est repartie. Moi aussi. Je vois tout à coup un homme venant faire encore un examen, sans même un mot, comme si je n'existais pas. Je suis au bord de l'envoyer au diable. Mais je le laisse faire. Même je m'avance un peu. J'avais laissé ma pudeur au vestiaire avant de venir. Là seulement il semble se rendre compte que j'existe, "Vous savez, je ne suis pas très exigeant". C'est tout, aucune explication.
[Hypertonie de fréquence des contractions sur 20-30mn. 16h20, petite anomalie du RCF se rétablissant sans intervention]

L'infirmière vient me rendre visite. Elle me demande, "Est-ce que l'anti-douleur vous a un peu aidée ?". La pauvre, je suis incapable de lui répondre. Je la regarde avec des yeux de merlan frit, des yeux qui doivent lui dire quelque chose comme, "Vous déconnez ou quoi ?". Elle lève les yeux au ciel, tourne un peu, et s'en va. Soudain je réalise. Poser une péridurale est un acte délicat. Il faut être décontractée et immobile. Je commence à me dire que dans l'état où je suis ça risque de rater. Je refoule la peur. Je me prépare mentalement à continuer sans. Je dis à Roland que je voudrais voir maman. Il répond qu'il va y aller, plus tard, pour l'instant il reste avec moi.

II.5. Le calme plat

L'anesthésiste arrive enfin. Ce n'est pas il, c'est elle. Je la reconnais c'est avec elle que j'avais eu l'entretien. Ça me rassure, elle m'avait paru sympa et compétente. Dès que je peux parler je le lui dis, "Mais comme je suis vous n'allez jamais pouvoir la poser" - "Mais si". Elle en a vu d'autres, et bien pire. On étudie la position. Je dis à Roland de me maintenir très fort, et je bande tous mes muscles pour ne pas bouger. Pourtant je bouge un peu, et je vois la tête de l'anesthésiste. Mais elle dit que c'est bon et s'en va, sans aucune autre explication. Son attitude me déçoit.
[16h40]

La douleur ne diminue pas. J'appuie deux ou trois fois de suite sur le petit bouton rouge de la pompe dont l'anesthésiste ne m'a pas expliqué le fonctionnement. Puis encore je me traite d'imbécile, n'en mets pas trop. La douleur diminue lentement. Je peux parler à nouveau. Je redemande à Roland d'amener maman, et cette fois il y va. Il en profite pour lui dire sa souffrance à lui, voir sa femme comme ça sans rien pouvoir faire. Il revient avec elle. J'ai deux visiteurs en salle d'accouchement, ce qui est strictement interdit. Quelqu'un intervient, mais maman et moi parlementons gentiment, "Seulement cinq minutes". Comme nous ne faisons ni bruit ni scandale on ferme les yeux. Je le lui dis, "Ça m'a fait vomir". Ça, ça m'a choquée, ça ne m'arrive jamais, une fois tous les dix ans. Plus tard elle me dira qu'elle fut choquée aussi, que j'étais grise. Elle me serre dans ses bras et m'embrasse. Je me blotti. C'est moi le bébé à présent. Puis doucement elle part. La sage-femme revient. J'écoute un peu le coeur du bébé. Il me semble que ça va. A chaque contraction Roland continue à me tenir le masque à oxygène, jusqu'au moment où je lui dis, "C'est bon, je n'en ai plus besoin." La sage-femme intervient, "C'est aussi pour le bébé". Le rouge me monte au front comme une écolière prise en faute, puis je suis saisie d'horreur. Je réalise que pendant toutes ces heures je ne pensais plus à Anna, je ne me demandais même plus si elle allait bien ! Il est vrai que je ne pensais plus à rien. Plus tard et comme tant d'autres la sage-femme décrètera que la nature est bien faite... Non, non, comme le dit mon père, la nature n'est pas bien faite, elle est, c'est tout. Je ne vois aucune raison valable à atteindre un tel niveau de souffrance qu'on en oublie même ce pour quoi on est là, mettre au monde l'enfant de notre amour. J'essaye de ne plus y penser car je ne suis pas en état d'admettre la monstruosité du fait. Mais en moi je me remets à parler à Anna. Tout d'un coup, c'est le calme plat. Je ne sens absolument plus rien. Une phrase explose dans ma tête, "J'ai oublié !". Bien sûr que non, mais ça fait un effet incroyable, comme si on avait eu une sirène de pompier à quelques centimètres des oreilles pendant des heures, et que soudain ça s'arrête. Silence absolu. Cette fois je m'endors.
[17h]

II.6. Laisse passer le temps

C'est l'arrivée de la sage-femme qui me réveille. Combien de temps ai-je dormi ? Je n'en ai pas la moindre idée. Je suis encore groggie mais la souffrance s'est totalement évaporée. Ma curiosité se réveille. Elle examine. Ça avance bien, mais il faut encore attendre. Je bavarde un peu, je voudrais savoir quel genre de personne elle est. Mais je me sens très fatiguée et je veux le lui dire, lui dire que je n'ai presque pas dormi, que je suis groggie, lente à la réaction. Je commence la phrase, "Ça a commencé hier à onze heures du soir..." Elle m'interrompt immédiatement et brutalement, "Ah non ! Vous n'allez pas prétendre que ça a duré trois jours !". Interloquée j'essaye de reprendre la conversation, mais elle s'obstine. Alors je la regarde étonnée, j'interprète "sentiment de culpabilité, stress", et je laisse tomber, ce n'est pas le moment de m'engueuler avec ma sage-femme. Tout de même je la regarde profondément dans les yeux et je lui dis lentement, "Non, pas trois jours..." Elle éprouve clairement un malaise et fuit mon regard.
Ensuite il se passera des choses presque sans importance. Je laisse passer le temps, je me repose. L'infirmière revient alors que je parlais avec Roland. "C'est la première fois que je vous vois sourire." En manière d'excuse je lui réponds que d'habitude je suis plutôt souriante. Elle n'est plus revenue ensuite.
La sage-femme passe en coup de vent de temps en temps. Roland et moi sommes presque toujours seuls. A un moment je la vois entre mes jambes prendre une sorte de longue tige gris foncé ressemblant à une petite lance, l'introduire et donner un coup sec. Elle fait ça sans un mot, sans aucune explication, tellement vite que même Roland n'a pas le temps d'intervenir. Le temps de reprendre mes esprits, "Vous avez percé la poche des eaux ?"
Pourtant je ne lâche pas prise, je veux savoir un peu avec qui j'accouche. Je la sens très stressée et je l'interroge. Elle devait finir son service à 20h et vient d'apprendre qu'elle fera des heures sup. Je lui demande, "Alors ce n'est pas avec vous que je vais accoucher ?" Elle me répond très déterminée, "Si, je vous accouche." - "Mais vous allez pouvoir manger quelque chose ?" Encore un examen. J'en ai marre, je ne suis plus qu'un vagin. Ca y est, le col est totalement dilaté. Mais un interne lui dit de laisser descendre encore un peu. Je ne comprends pas, Anna se serait reculée ? Avant sa tête était vraiment appuyée sur le col.
[19h30]

Roland et moi avons retrouvé le sourire et notre insatiable curiosité. Je lui dis d'aller voir si il aperçoit la tête du bébé à l'intérieur, et il y va. Mais non, il ne la voit pas, il faudrait qu'il y mette les mains, et là tout de même il n'ose pas. Il s'amuse un peu, il farfouille la pièce. Il me fait rire. J'ai oublié sa plaisanterie, il voulait trouver de quoi fabriquer un explosif dans la salle ou quelque chose de ce genre.

II.7. L'instant magique

Quelque part entre huit heures et quart et huit heures trente, la sage-femme revient. Cette fois on y va. L'attente est terminée, enfin ! Une infirmière est là aussi, sympa et rigolote. Elles se "déguisent" pour l'accouchement, masque et tout. La péridurale est forte. Pas autant que pour la césarienne. Je peux bouger légèrement mes jambes mais je ne sens plus les contractions. Je les vois sur le monitoring. Elles me paraissent bien faiblardes par rapport à avant, et je me demande si ça sera suffisant. Je ne ressens pas non plus ce fameux besoin impérieux de pousser. Nous nous mettons tous en position. Anna y est déjà depuis plus de vingt heures. La sage-femme est aux premières loges comme il se doit. Roland est à mon côté pour me tenir la tête. L'infirmière est de l'autre côté, une main légère sur mon ventre pour sentir les contractions. Ne ressentant plus rien je n'ai pas d'autre choix que de pousser quand elles le disent. Première contraction, une seule poussée, histoire de s'entraîner. Puis on passe aux choses sérieuses, trois poussées par contraction. J'ai l'impression d'être au gymnase, et encore, je ne sens même pas l'effort musculaire. Je me concentre sur une seule chose, il faut pousser en gonflant le ventre (pourquoi ?). La danse m'a conditionnée à faire le contraire. Je désobéis sur un petit point. Elle voudrait que j'enchaîne immédiatement les poussées. Je ne le fais pas. Mon corps me dit qu'il lui faut une respiration très courte entre chaque, et c'est à lui que j'obéis. Là le vécu de ma mère est très précieux. Je suis son conseil, je m'écoute. Je ne sais pas ce qu'en pense la sage-femme, mais elle me laisse faire, elle ne m'engueule pas. A chaque poussée elle m'encourage à fond, "Oui, c'est bien ce que vous faites !".
A un moment je la vois prendre ses ciseaux et couper. Comme annoncé dans les cours de préparation à l'accouchement, elle ne me le dit pas. Mais je savais que j'en aurais une et je la guettais. Le démon de l'espièglerie me reprend et je lui dis, "Ah, je vous ai vue, vous avez fait l'épisio". Je ne suis pas sûre qu'elle ait compris mon humour. Elle me répond, "Oui, vous avez un périnée très tonique. Désolée, je vous fais une deuxième cicatrice".
Cinquième contraction, première poussée, "Arrêtez ! Vite venez voir !" Roland se précipite, je me redresse le plus possible, et on voit Anna sortir. Dieu que c'est beau ! La sage-femme s'exclame, "20h42 ! Vous avez été formidable !" Là je ne comprends pas ce qu'elle veut dire. Ca me fait plaisir, mais je ne suis même pas essouflée, je ne transpire pas non plus. Tout de suite Anna crie, un vrai cri, pas un minuscule piaillement de bébé oiseau comme Sophie. Et celle-là on me la donne ! On me la pose sur le ventre, je me la câline, je me la bisoute, je ne veux pas qu'on me l'enlève. J'avais à peine vu Sophie à sa naissance, et je n'avais pas pu la toucher. Anna est rouge comme une écrevisse. Elle a le crâne tout aplati et les yeux tumefiés d'avoir poussé si longtemps au portillon. Elle a aussi une petite éraflure sur le sommet de la tête. Mais elle est très belle, puisque c'est notre bébé. Je la vois petite, mais avec de longues jambes, les jambes de Roland. Surtout, surtout, elle est adorablement dodue. Ce n'est pas une crevette celle-là, c'est une vrai langoustine de réveillon.
L'infirmière me casse un peu la baraque de mon émerveillement. "Mais vous n'avez pas enlevé votre soutien-gorge." Non, en effet, quand on passe de deux oeufs au plat à deux melons, on le garde son soutien-gorge ! Et puis entre la jalousie de Sophie et le gros abcès qui a eu le bon goût de flamber entre les deux seins, j'ai décidé de ne pas nourrir Anna. Qu'est-ce qu'elle vient me casser les pieds avec mon soutien-gorge. Allons, il faut bien que je la leur donne Anna, pour les soins et tout ça tout ça. Roland coupe le cordon ombilical sans l'ombre d'une hésitation. Il faut dire que pour Sophie il s'était levé comme un ressort lorsque le médecin l'avait sortie, et avait donc vu le bébé, certes, mais aussi tout le champ opératoire, sa femme dans sa profonde intimité. Alors couper le cordon, ça ne l'effraye pas du tout. Je suis seule, ils sont tous partis prendre soin d'Anna. Je me laisse aller à ma fatigue et à mon engourdissement. L'infirmière revient en coup de vent, Elle marche pas, elle court ! "Où sont les vêtements du bébé ?". Je lui montre la petite valise, et elle choisit un joli pyjama bleu taille un mois. Elle pense qu'Anna est grande. Elle est vraiment marrante cette infirmière, pleine de vie dans un style presque punk. Puis c'est la sage-femme qui revient, "Elle est super tonique !" L'avenir confirmera. A deux semaines, Anna a commencé à ramper et fait son premier sourire adressé,..., au pédiatre, absolument ravi. Verdict, 3kg 220 g, et 48.5 cm.
Donc j'avais raison, petite avec de longues pattes. Plus de trois kilos, je n'en reviens pas, je n'en espérais pas tant. Je suis fière comme un paon. Un mois plus tard, ma petite soeur donnera naissance à un superbe bébé de 4.5 kg...

Je dois être vraiment fatiguée car je ne me souviens pas d'avoir vu Roland revenir avec Anna. Je le découvre assis sur une chaise, lui donnant son premier biberon. C'est adorable. A nouveau je me laisse aller à l'engourdissement. Puis vient le temps de la délivrance. Le placenta descend sans problème. Je dis à la sage-femme de me le montrer et elle le fait avec plaisir. Cette fois elle m'explique. Il est beau, entier, gorgé de sang, il a bien fait son travail. Pas comme celui de Sophie. C'est à ce moment que pour la première fois depuis la veille j'ai peur. La sage-femme doit me faire une révision utérine, utérus cicatriciel oblige. Je sais pertinemment que même si la seringue est vide, la péridurale continue à agir. Mais l'idée qu'elle mette toute la main à l'intérieur de mon utérus me flanque une trouille bleue. Je le lui dis sans honte, "Ça, ça me fait peur". Bien entendu je ne sens strictement rien.
Ma sage-femme n'en a pas encore terminé. L'estomac presque vide, probablement crevée, il lui faut encore recoudre l'épisio. Là non plus je ne sens rien. Tout à coup je lui vois faire une drôle de bobine, et je crois bien qu'elle a dû dire merde. Elle sort, elle revient, elle m'explique. L'aiguille s'est cassée. C'est arrivé à une autre sage-femme la veille, un mauvais lot d'aiguilles. Elle cherche le morceau pendant un bon moment. Je sens que Roland devient nerveux. Moi pas, j'essaye au contraire de bavarder tranquillement pour faire tomber la tension. Elle ressort et revient avec l'interne. Ils s'y mettent à deux pour chercher, et finissent par trouver. Ils vérifient, oui, l'aiguille se reconstitue en entier. Ouf, je commençais à en avoir vraiment marre qu'ils me trifouillent la viande.
On m'amène dans une autre salle pour les deux heures d'attente réglementaires en cas d'hémorragie. Roland suit toujours. Je me rends compte qu'il est épuisé aussi. Il est tout pâle. Vers onze heures du soir la sage-femme vient me dire au revoir. Elle a un grand sourire. Parce qu'elle est contente de pouvoir enfin rentrer chez elle, mais aussi, il me semble, parce qu'elle est satisfaite d'avoir mis au monde un joli bébé en pleine forme. Anna est là, tout à côté de moi, dans son drôle de berceau d'hôpital. Elle dort. Un peu avant minuit je dis à Roland de rentrer. Tout va bien maintenant. L'urgence est ailleurs. Il faut libérer ma mère qui est chez nous avec Sophie. Il faut faire un gros gros câlin à notre petite fille. A toutes deux, il faut leur dire qu'Anna est enfin née. Et il faut que tout le monde dorme.
Restée seule je voudrais prendre Anna contre moi, mais je n'ai plus la force de bouger. Je mets ma main dans le berceau, je câline doucement sa jolie tête chaude, et je m'abandonne à sa contemplation.


==> III. Il y a des choses qu'on ne doit pas savoir...

III.1. 10 semaines plus tard.

J'ai passé deux semaines d'insomnie à écrire, totalement repliée en moi-même. La première chose que j'ai écrite n'est pas la naissance d'Anna, mais celle de Sophie. Cela aussi m'était donc resté en travers de la gorge ? Puis je m'y colle, Anna. Je commence par la veille, car quelque part je suis convaincue qu'elle et moi étions d'accord lorsque je lui ai demandé de sortir. Le début coule tout seul, le bonheur de la découverte. Mais parvenue à l'au-delà du temps je suis restée sèche. J'ai forcé ma mémoire, puis j'ai voulu meubler, avoir quelque chose à écrire. J'ai créé des images et des métaphores, la boucle du temps. Je me suis relue avec peine, puis insatisfaction. Puis très lentement j'ai dépouillé, j'ai ôté les fioritures, et j'en suis arrivée là. C'est tout ce qu'il reste. Si je m'étais écoutée je me serais arrêtée au transfert en salle d'accouchement. Mais je me suis obligée à tout écrire, écrire le bonheur aussi, peut-être tester ma mémoire. Après "Trois centimètres" rien n'a vraiment d'importance. La souffrance en attendant l'anesthésiste ? Je n'y pense presque jamais. Cette souffrance là ne me dérange pas. La naissance elle-même ? Oui bien sûr c'était beau. Mais en même temps c'était artificiel. Le vrai moment magique fut plus tard, lorsque seule je la bois du regard. J'ai écrit tout cela, je relis tout cela, mais toujours je ne comprends pas. C'est écrit noir sur blanc, mais je ne comprends pas. Je suis aveugle. Je ne suis pas encore prête à voir la maison de la Baba-Yaga.

Pourtant tout en moi me pousse à comprendre. Je n'aurais pas de repos tant que je n'aurais pas compris. Je suis allée seule aussi loin que je le pouvais. J'ai besoin d'une intervention extérieure. Un soir je me résouds à parler à Roland. Cette première conversation est un échec total. Il ne comprend pas. Il me ressort ce que je me suis déjà servi pendant huit semaines, "Mais les femmes oublient. Quand le bébé est là les femmes oublient". Je me mets en colère, "Ça aussi c'est un mensonge. Les femmes n'oublient pas. J'ai fait l'expérience avec plusieurs femmes de tous âges, au bout de cinq à dix minutes elles parlent.
Et ta propre mère, tu n'as pas vu sa tête lorsque tu lui as dit que ça avait duré pas loin de vingt quatre heures ?!". Puis tous mes muscles se relâchent d'un coup. Il me pose des questions que je trouve bêtes et brutales, et qui pourtant sont les bonnes. D'une petite voix je dis, "Oui je sais, je devrais être heureuse. Et même une partie de moi est heureuse. Mais je n'oublie pas, au contraire." - "Pourquoi?" - "Je ne sais pas. C'est aussi ma mémoire, pour certains moments je ne me souviens plus de rien." - "Et pourquoi ça te gêne de ne pas te souvenir ? On oublie des tas de choses dans la vie." - "Mais bon sang on oublie pas son premier accouchement !... Je ne sais pas." Je le laisse aller dormir. Je reste assise, seule, vide, impuissante au-delà de tout. Je décide de ne plus lui parler.
Mais il est inquiet. Il sent que cette fois c'est grave. C'est lui qui reprend la conversation deux jours plus tard. C'est encore difficile. Je suis sur la défensive, pas à prendre avec des pincettes. Mais lentement je commence à réaliser que nous n'avons pas la même mémoire. Je croyais que maman était restée là tout le temps, or c'est faux. Elle était partie se reposer un peu chez elle, pensant que le travail s'était arrêté. Et pourquoi avait-elle pensé cela ? Car Roland lui avait dit que je dormais... "Je dormais ?" - "Oui. Tu avais très mal, puis tu as vomi, et ensuite tu dormais". Je prends le choc en pleine figure. J'en reste sans voix et sors dans le jardin.
Le lendemain matin je pars faire les courses avec Sophie. Ma conduite au volant est dangereuse. A deux reprises dans l'hypermarché je suis au bord de l'évanouissement. Je tombe en moi-même dans un gouffre gris sans fond. La seule chose qui me fait rester c'est Sophie. Je ne peux pas la laisser là toute seule assise dans le chariot. J'oublie la moitié des courses. Plus tard il me sera très difficile de revenir dans ce magasin.
Le même soir je téléphone à ma soeur de l'âme. Je m'en veux de faire ça, elle va mal en ce moment. Mais j'ai besoin d'elle, j'ai besoin de lui parler, besoin de ses lumières. Je commence tout doucement, à tâtons. Je tends une perche. Elle la saisit à pleine main. On apprend pas à un vieux singe à faire la grimace. "Tu sais, tu peux me parler, je peux encore écouter". Alors je lui raconte, la souffrance et son cortège. Elle va droit au but. Nous engageons un dialogue surréaliste. "Est-ce que tu as eu des images mentales ?" Je les lui décris.
- Et après, tu as encore eu des images mentales ?

- Non.

- Mais tu parlais de formes bleues ?

- Ça c'était réel, c'était l'infirmière, mais je voyais flou.

- Mais tu pouvais encore parler ?

- Parfois, entre deux contractions, avec difficulté, en style télégraphique.

- Comment voyais-tu l'espace ?

- Il n'y avait plus d'espace.

- Comment était le temps ?

- Il n'y avait plus de temps.

- Comment percevais-tu ton corps ?

- Rien, plus de corps. Je ne me souviens même pas des contractions.

-... Tu es allée loin.... Très loin.... Je me demande même si tu n'as pas eu un petit coma.

Mais qu'est-ce qu'elle raconte ?... Puis c'est elle qui parle. Trois fois déjà elle a franchi le passage. Elle m'en raconte une, la voix encore nouée. J'en pleure à l'autre bout. Mais en même temps elle me rassure, elle a vu la même chose que moi, le même espace gris, le passage. Elle conclue, "Tu sais, la plupart des gens ne voient ça que le jour de leur mort."... Mais qu'est-ce qu'elle raconte ?...

Puis je téléphone à ma mère. Même au pire de mon adolescence je n'ai jamais été dans un tel état. Il est plus de onze heures du soir. Je sais que je vais la réveiller. Mais je ne peux pas. Elle aussi j'ai besoin de lui parler. Je ne lui dis pas grand chose, "Maman, mais qu'est-ce que j'ai fait à mon cerveau ? Qu'est-ce que j'ai fait à mon cerveau ?".
Elle me parle comme une maman aimante parle à son tout petit. Elle me fait du bien. Elle m'apaise un peu. Puis elle aussi elle parle. Après son opération, la douleur, elle s'est sentie aspirée dans un tourbillon dans le même espace gris. Deux émotions m'assaillent. Je m'en veux terriblement de n'avoir pas su l'accompagner davantage, elle était devenue squelettique. Mais aussi elle me rassure, nous sommes au moins trois à avoir vu cela, d'une façon très proche.
Le lendemain soir Roland et moi parlons à nouveau. J'ai compris une chose, j'ai besoin de connaître sa mémoire à lui, comment ça s'est passé pour lui. Je l'interroge. Au bout de dix minutes il proteste. "Non, ça ne va pas, c'est toi qui conduis l'entretien". Alors il fait ce que je voulais qu'il fasse sans avoir oser le lui demander, il prend une feuille de papier et il écrit.
- 11h. Retour à l'hôpital
- Vers 12h. C'est mauvais. Souffrance de Cécile. Deux ou trois contractions, tu vomis.

- 12h-13h. Tu dors. Je lis mon journal. Tes yeux sont fermés. Tu es immobile. Tu bouges parfois un peu pendant les contractions que je vois sur le monito.

- 13h-14h15. Je vais manger. Comme tu es calme et que la sage-femme m'a dit de prendre mon temps j'ai même pensé à aller au cinéma.

- Quand je reviens tu dors. Je prends ta main, tu ouvres les yeux et tu me dis que tu t'endors. Je vois la perfusion mais je ne sais pas ce que c'est, personne ne m'explique rien. Puis je te vois ouvrir les yeux deux ou trois fois, mais tu dors jusqu'à l'arrivée de l'autre sage-femme.

- 16h. Transfert en salle d'accouchement. Tu souffres beaucoup, c'est très dur quand tu commences à faire Ah Ah.

- 17h. Tu deviens calme.

"Tu dors. Tes yeux sont fermés. Tu es immobile". A nouveau je reprends le boomerang en pleine figure. Je dormais ? Mais il est fou ! Bien sûr que non je ne dormais pas. Puis je me pose sérieusement la question, est-ce que simplement je dormais ? Mais non, tous les arguments sont contre. Je n'ai pu dormir qu'un moment après la perfusion, mais pas avant. Quand on dort on sait qu'on dort. Le comportement de la sage-femme montre bien qu'elle ne pensait pas que je dormais. Et puis surtout, même les toutes petites contractions du début m'avait empêchée de dormir. Personne ne peut dormir avec des contractions pareilles, ça réveillerait un mort !... Les yeux fermés... Evidemment, quand j'écris que j'ouvre mon regard, j'ouvre simplement les yeux. Je ne l'avais pas compris. Je ne savais même pas que j'avais les yeux fermés. Je n'ai pas senti quand il a pris ma main. Je croyais aussi qu'il était là lorsque j'ai vomi la seconde fois. Pourtant je sais bien que je lui ai dit d'aller manger... Immobile... Ca non plus Je ne le savais pas. Je me voyais bougeant beaucoup, comme avant le passage. Mon corps a donc obéi. Je me suis ordonnée de ne plus bouger et je l'ai fait. Une petite voix maligne me susurre que je devrais lui en vouloir d'avoir cru que je dormais alors que je souffrais tant, d'avoir même eu l'idée d'aller au cinéma. Mais je lui flanque un bon coup de gourdin sur la tête, c'est hors de propos. Je parle à Roland doucement. Je lui explique que je ne dormais pas. J'essaye de prendre des mots apaisés pour lui dire ce que je vivais en moi.
C'est son tour de prendre un choc en pleine figure. Je le rassure autant qu'il est possible, qu'il ne se sente pas bêtement coupable en prime, on en sortirait plus.
Nous passons tous les deux le lendemain matin à fouiller le web. Mais nous ne savons pas trop quoi chercher au juste. Lui aussi est aveugle. Il faut du temps pour oser le regarder. Je décide de téléphoner à mon toubib. Tant pis s'il me prend pour une bargeot, d'ailleurs je le suis en ce moment.
"Comment allez-vous ?" - "Et bien, il y a une partie de moi qui va bien, et une autre qui ne va pas. Mon cerveau tourne en rond autour de ses trous de mémoire. J'aurais besoin de savoir ce qu'il y a dans le dossier." Il répond présent tout de suite. Nous nous donnons un rendez-vous téléphonique deux jours plus tard, son jour de présence à l'hôpital car il n'a pas de copie du dossier au cabinet. Je suis "bien élevée", je sais encore me tenir, je ne le rappelle pas entre-temps, mais je bous littéralement d'impatience.

Le jour et l'heure arrivent. J'ai prévenu Roland qui emmène les deux filles ailleurs. Je compose le numéro, celui du bloc opératoire. Il répond brièvement. Il a bien fait monter le dossier, mais il n'a pas encore fini au bloc. Il me demande de le rappeler dans deux heures. J'attends donc, et je recommence. Nous prenons connaissance du dossier en même temps. Bien entendu il est vide. C'était un accouchement sans histoire, un bébé dans un état "excellent". On passe de "11h, revient bien que contractions peu douloureuses", à, "13h45, 1/2 ampoule de nubain", comme ça, sans transition. Il voit d'abord le commentaire du médecin de garde à 16h20, hyperalgésie et petite anomalie du RCF. Je lui demande si mon bébé a souffert. Il répond que non, c'était sans gravité. Mais je m'en fous moi de cette partie là. C'est en pré-travail que ça s'est passé. L'heure du transfert en salle d'accouchement n'a pas été notée, ni que j'ai vomi. Il se tourne vers les monitos. Il commence là où pour lui ça commence, en travail. Il a l'air quand même un peu frappé par "l'hypertonie de fréquence". Il continue à me décrire le travail et je l'arrête.
"Excusez-moi, cette partie là je m'en fous, c'est avant que j'ai passé le seuil, en pré-travail". Le seuil, le seuil tolérable de la douleur, je crois que c'est cela que j'ai vu, et ma mère aussi. Il remonte en arrière. "Ah ici c'est écrit que vous avez vomi, 13h10. Là il y a une belle contraction, très longue, attendez, ça commence à 11h55, ça dure 4 ou 5 minutes, puis il y a des contractions seulement toutes les dix minutes." Au total nous avons passé une demi-heure au téléphone, à plus de huit heures du soir. Obnubilée par le seuil je manque de présence d'esprit, j'oublie de lui demander si à 13h10 il y a une contraction. Je passe la soirée et une partie de la nuit dans le jardin que je ne vois plus.
Reverrai-je jamais tous ces beaux arbres tels qu'ils sont ? Je brode autour de la conversation. Quatre minutes, c'est beaucoup trop long, on ne peut pas tenir ça quatre minutes. Je parviens au moins à conclure que d'après lui et Roland, c'est autour de midi que ça s'est passé. Ça quoi ?

De retour en France quatre mois plus tard, je l'embêterai une autre fois, pour voir de mes yeux les monitos. Ce n'est que là que je parviendrai à reconstituer les horaires. De 11h30 à 11h55 il n'y a rien que du bruit. Puis viennent de belles contractions de début de travail jusqu'à 14h, très régulières, juste un peu longues, à peine toutes les dix minutes. Rien que de très normal.
La contraction de 13h10 est là, indubitablement, que je n'ai pas sentie. Puis l'hypertonie. Rétrospectivement ça m'impressionne un peu, ça ne descend pas, normal qu'il ait pensé que j'aurais dû avoir bien plus mal là qu'avant. L'objectivité des données... Il y a un tel monde avec mon vécu. D'ailleurs, si il ne le comprend pas, il l'accepte. Il m'écoute et essaye de m'aider, sans pouvoir m'éclairer sur les prises de décisions puisqu'il n'était pas là. Il me dit que finalement la péridurale a bien marché. A quoi je répond, "Oh, la péridurale, ça n'a pas servi à grand chose". Il s'en étrangle à moitié, "Mais tout de même !" - "Oui, ça aurait été pire, mais le traumatisme était déjà là de toute façon". Qui de nous deux a raison ? Probablement un peu les deux.

Le lendemain de ce coup de téléphone je continue sur le web. Je commence à savoir quoi chercher. "Seuil tolérable de la douleur" ou équivalents ne donnent rien. J'essaye aussi de trouver des descriptions du passage similaires, mais c'est trop vague. Je teste des choses comme "Altération de la conscience", et je trouve. Des manuels de secourisme de base, descriptions de la syncope, descriptions des comas, de l'obnubilation de conscience au coma irréversible. Je lis des choses comme : "On pourrait penser que la personne dort"; "La personne peut parfois entendre ce qu'on lui dit et même répondre quelques mots cohérents"; "Quand une personne s'évanouit il faut le lui dire à son réveil car il s'ensuit souvent une confusion mentale qui fait que la personne ne le comprend pas"; "Mettre des compresses d'eau froide"; "Le réveil d'une syncope fait souvent vomir because nerf vague";...
Les bras m'en tombent. Il y a de quoi hurler de rire en se tapant le derrière sur un râteau. Deux mois et demi pour comprendre que je me suis évanouie, que je suis simplement tombée dans les pommes ! Je pique une rogne. Ils m'ont laissée comme ça sans rien faire !
C'est bien la peine d'être à l'hôpital ! C'est pas une perf qu'il fallait, il fallait me balancer un seau d'eau froide, et surtout me rasseoir, bon sang de bonsoir ! Et me le dire bon Dieu, me le dire ! J'en conclus qu'il manque quelques notions de secourisme aux sages-femmes. Pour me le dire, encore eût-il fallu le diagnostiquer, et je doute que cette charmante sage-femme blonde et rose ait compris, elle n'était jamais là (dixit Roland).

Seule l'infimière l'a peut-être perçu, mais tellement de choses à faire...
J'ai enfin compris, tout s'explique. Je dois être au bout du chemin cette fois. Illusion, espoir, c'est l'inverse qui surgit. C'est le début d'une recherche folle sur le web. Parfois je me dis qu'il faut m'arrêter enfin, que je dois reprendre le cours de la vie normale. Mais je ne peux pas. Au fond de moi je sais que si je continue c'est parce que j'ai encore des choses à chercher. Tout y passe. Toutes les descriptions de coma à divers stades que je peux trouver, des planches d'anatomie, le nerf vague, les noyaux cérébraux. Je fais mes propres diagnostics. Il y a très vraisemblablement au moins une syncope, peut-être deux si c'est le réveil de la syncope qui m'a fait vomir et non pas la contraction en elle-même, surtout qu'il y a presqu'une heure entre les deux épisodes. J'ai dû osciller entre un état d'obnubilation entre les contractions, et une inconscience un peu plus profonde pendant. Pourquoi une souffrance continue ? C'est comme si mon cerveau avait bloqué les perceptions au moment où il a disjoncté. Mais ce n'était pas qu'un effet psychologique, l'anti-douleur m'a calmée au début. Effet neurologique alors ? Bla bla bla, et alors, ça t'avance à quoi ? Je songe à une amnésie partielle. Mais non, quand je suis consciente je me souviens. Ce n'est pas une amnésie. Rien n'a été écrit, c'est tout. C'est une discontinuité qui m'est très pénible. Une rupture de la ligne du temps. Des trous de néant non inscrit dans la trame de ma mémoire.

Je cherche autre chose. Des témoignages, sur la douleur et l'évanouissement... et je tombe sur des sites sado-masos ! J'en lis un peu quand même, je commence à comprendre le mécanisme physique et psychique.
Je me balade sur les forums, les douleurs de l'accouchement. Mais je ne trouve aucun autre cas de perte de conscience. Je téléphone à l'une de mes amies que je fais parler. Elle parle, elle a eu le temps de vomir huit fois avant la péridurale. Elle a fini jaune citron avec des cernes marrons sous les yeux, elle qui jamais n'a les yeux cernés. Ce qui me frappe c'est sa phrase en parlant des vomissements : "C'est encore cela qui fait le plus mal". Impossible. Soit elle a déconnecté au moins partiellement sans jamais l'analyser, soit sa mémoire a oblitéré. Je parle aussi avec mes parents. Je leur dis que j'ai perdu conscience. Telle sera la réaction de maman quelques jours plus tard, "Ah, c'est donc pour cela qu'à un moment ils m'ont fait couler de l'eau froide dans le dos." Plus de dix ans après... confusion mentale disent-ils. Je suis au moins heureuse qu'elle et moi ayons pu faire un bout de chemin ensemble.

En même temps je me vois des comportements plus que saugrenus. Je me surprends d'abord atteignant le 160 km/h sur l'autoroute. Je me traite de cinglée et je lève le pied immédiatement. De ma part c'est incroyable. J'ai de mauvais réflexes, j'ai toujours détesté la vitesse, et je suis une conductrice tranquille. Mais cela se reproduit, presque tous les jours, matin et soir. J'accélère sans même m'en rendre compte, avec le désir d'aller encore plus vite. Je vois la falaise en face et je pense que je pourrais foncer droit dessus à pleine vitesse sans sourciller, sans aucune émotion. Mais quand même pas avec mes deux filles à l'arrière. C'est très étrange. On dirait que je veux y retourner, mais ce n'est pas réellement suicidaire. Cela durera des semaines, ne diminuant que très progressivement, jusqu'à ce qu'un jour enfin je revoie ces pauvres falaises telles qu'elles sont, des tranchées pour faire passer l'autoroute. Huit mois après je conduis encore facilement à 140, avec les réflexes, comme si certaines inhibitions avaient craqué.
Sans même m'en rendre compte je râle du manque d'éclairage de la maison. J'agis, j'augmente la puissance électrique de la moitié des lampes. Je ne réalise pas tout d'abord que suis en contradiction avec mon amour des éclairages tamisés. Jusqu'à ce qu'un soir nous ayons une panne de courant. C'est assez fréquent ici. Comme d'habitude j'allume les bougies. Un malaise m'envahit soudain. Moi qui jamais n'ai eu peur du noir, l'angoisse me prend à la gorge. Mais ce n'est pas le noir qui me fait peur, je m'endors comme avant. C'est la pénombre incertaine de la faible lumière des bougies qui me met si mal à l'aise. Ca me rassure un tout petit peu, je n'étais pas si loin que ça. Ma mère elle ne s'endort plus dans le noir. Elle garde sa lampe de chevet, s'endort en lisant, puis se réveille à peine pour l'éteindre. Pauvre Roland qui m'avait préparé un dîner d'amoureux aux chandelles... Je lui explique, en riant car c'est idiot, et il comprend.

D'autres fois je m'arrête soudainement dans la rue. Le monde m'éblouit. La netteté de ma vision, les myriades de détails que je vois me paraissent extraordinaires. Je pourrais compter tous les brins d'herbe, toutes les branches de l'arbre, toutes les rides de ce vieil homme, toutes les pierres de l'église et leurs infimes défauts. Je regarde parfois les gens au plus profond des yeux sans détacher mon regard, comme un bébé. Ce sont eux qui se détournent. Puis j'y fais attention, comportement social oblige...

Lentement je marche vers la maison de la Baba Yaga. Il faudra pourtant encore deux étapes.
Je trouverai le "Post-traumatic stress disorder after childbirth". C'est une expression qui m'était totalement inconnue. La simple lecture des symptômes m'est très précieuse. Je m'y reconnais immédiatement. C'est rassurant quelque part de mettre un nom dessus, de voir que des gens y pensent, de voir que je ne suis pas la seule à déconner à pleins tuyaux. Ça m'aide surtout à relativiser, à dédramatiser, puis à travailler au désamorçage de cette terrible colère destructrice, grâce encore à une clé donnée par ma soeur de l'âme. Il doit exister une façon de la transformer en force positive. Mais pour cela il faut pardonner. Je le sens très profondément en moi ce message chrétien, moi qui suis athée. Il faut pardonner. Il faut aussi se pardonner. Je remonte la chaîne des traumatismes. Je comprends que déjà pour Sophie il n'y avait pas que de la fatigue. Je comprends aussi que le vieux fantôme de la tentative de viol de mon adolescence n'était pas tout à fait mort.
Je redécouvre le néocortex et le cerveau limbique... De la dissociation... Je dois être assez douée à ce jeu là. Le moins que l'on puisse dire en effet cher monsieur psy c'est que je me suis mis le cerveau limbique dans un état pas possible ! Je ris mais reste inquiète, car plus de cinq mois après l'accouchement je continue à sursauter et à avoir de fréquentes sautes de tension. Je sens aussi que ce perpétuel état d'alerte va finir par m'épuiser.
Me réveillerai-je jamais un jour sereinement, sans y penser ? Car depuis des mois, chaque fois que je me réveille, c'est à cela que je pense. Je prends alors contact avec un psy, pour la première fois de ma vie. Je ne viens pas le voir pour une psychothérapie, quoique dire encore encore et encore soit un besoin irrépressible. Je viens surtout le voir pour m'aider à me calmer, pour essayer ce fameux EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) qui semble bien adapté à mon cas. Nous nous verrons deux fois, à cinq semaines d'intervalle. La seconde fois nous conclurons ensemble que je me suis calmée seule, que le temps a fait son office, et que nous n'avons plus besoin de nous voir. Presque avec regret je dois dire, personnage très intéressant, qui m'a beaucoup aidée.
C'est quelque part par là que je trouverai "la liste". La première fois je l'avais sautée, encore une bande d'allumés... Mais j'y reviens. Et toi, t'es pas un peu allumée aussi peut-être ? Un jour j'y retourne. Je lis des témoignages qui me nouent l'estomac. J'y trouve un autre cas de perte de conscience, mais dans d'autres circonstances. Alors j'envoie mon témoignage. Mais pas celui de la naissance d'Anna, non, celui de la naissance de Sophie. Ce que j'ai trouvé là m'a beaucoup surprise et infiniment aidée, une écoute profonde et sans jugement, des discussions du type électrochoc particulièrement salutaires, une autre façon de réfléchir.

La seconde étape, c'est d'abord et encore ma soeur de l'âme qui me la donnera. "Tu as vécu une NDE" - "Une quoi ???" - "NDE, Near Death Experience". Je fouille le web, mais je n'y crois pas. Je ne risquais pas de mourir, je n'y ai pas pensé un seul instant. Et puis ce n'est qu'un phénomène neurologique. Bla bla bla... Deux autres personnes me diront la même chose, indépendamment les unes des autres, dont le psy. "Vous avez vécu une séquence péri-mortem"... Décidemment ils y tiennent. Cette fois je suis cernée. Il faut bien que la regarde enfin la maison de la Baba Yaga, et tout ce qu'elle contient. Je radote encore une fois. Mais enfin, je ne risquais pas de mourir... Et où donc crois-tu que tu étais là où il n'y a plus ni corps, ni temps, ni espace ? J'admets enfin le sens de ma propre question, "Merde, je vais où ?". C'est donc cela les limbes ? On les décrit bien grises en effet. Le lieu du compromis, quelque part entre la vie et la mort. Le seul refuge que mon cerveau ait trouvé. Un nulle part empli de rien, une suspension du monde où Mort et Vie se tiennent entrelacées.

Une petite fille demande à la conteuse, "Et pourquoi Vassilissa ne demande pas à Baba-Yaga qu'est-ce que c'est les mains volantes ?" - "Parce qu'il y a des choses qu'on ne doit pas savoir".(*)
Chère, très chère Clarissa, et lorsque malgré tout on sait ce que sont les mains magiques de la Baba Yaga, on fait quoi ? Je sors lentement de la forêt. J'aperçois une clairière. Mais ce n'est pas celle que je connaissais. Elle est plus belle et plus sauvage, tout à la fois plus claire et plus obscure. Il ne me reste qu'une question, dénuée de sens ou pas, troublante certainement :
Pourquoi faut-il que je flirte avec la Mort chaque fois que je donne la Vie ?


(*) Clarissa Pinkola Estès, dans "Femmes qui courent avec les loups; Mythes et archétypes de la femme sauvage".


==> IV. Epilogue...

- Allo papatangocharlie. Ici Néocortex. Répondez, nous vous cherchons. - Ici papatangocharlie. Code d'identification Cerveau limbique. Bien reçu.
Pas le temps. Ça UUURGE. Vous recontactons plus tard.

- Allo papatangocharlie. Vous sommons de répondre ! C'est nous qui prenons les décisions. Cours martiale !

- Scrscrshgsklsclldsjhsugdjcn ziiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii....

- Allo papatangocharlie. Répondez, répondez !

- Mon commandant, nous avons perdu le contact. Nous ignorons tout de la situation.

- Mon commandant, l'électricité faiblit, le radar détecte une énorme onde de choc se diri....

- VlaM !!! Bang Bidiboum Crack !

-..............................

- Ici le commandant !! Etat d'urgence ! Tout le monde à son poste !
Activez les générateurs de secours ! Faites le compte des blessés et des dégats. Mobilisez tous les opérateurs pour rétablir le contact avec papatangocharlie !

- Allo papatangocharlie. Faisons route vers le triangle des Bermudes.

- Allo papatangocharlie. Répondez, répondez.

- Mon commandant, détectons un navire fantôme à 4 heures, mais le radar est à moitié mort.

- Ici papatangocharlie. Armez les lance-torpilles ! Parez à tirer, FEU !

- Mais mon commandant, c'était un navire allié.

-...? Ah merde...

- Allo papatangocharlie. Faisons route vers le triangle des Bermudes.

- Allo papatangocharlie. Répondez, répondez, répondez...


==> V. La boucle des chemins

Après le traumatisme de la naissance de ma seconde fille, j'étais en état de choc. Mais très vite mon cerveau s'est mis au travail. Mon cerveau profond s'est mis à chercher, à chercher, dans un processus qui était bien au-delà de ma volonté. Au fil des semaines les choses sont remontées à la conscience, les questions se sont posées. Au fil des mois j'ai répondu au fur et à mesure à ces questions. J'ai d'abord compris que j'avais perdu connaissance.
Puis j'ai accepté le terme "NDE" sur les images mentales que j'avais vécu. Mais j'en étais très insatisfaite. J'étais persuadée que je ne risquais pas de mourir. Que venait donc faire une expérience péri-mortem là-dedans ? Et pourtant, la Mort était bien là, elle avait un rôle, mais lequel ? J'ai doucement remonté la chaîne des traumatismes, la grossesse et la naissance de ma première fille, l'agression sexuelle...

Un an plus tard, lorsque j'ai décidé d'adhérer à l'AFAR, j'aurais pu avoir la volonté de décider d'arrêter l'introspection. Mais une intuition m'a dit de ne pas le faire. Mon cerveau profond cherchait encore. Bien sûr la première naissance si difficile me prédisposait à associer Mort et Vie. Elle me rendait particulièrement fragile psychiquement pour la naissance suivante. Mais il y avait autre chose. L'agression sexuelle avait certainement un lien, tout particulièrement sur le fait que je me suis auto ligotée dans la position allongée, celle de l'agression.... Car en réalité ce n'est pas cette toute jeune et charmante sage-femme qui aurait pu m'empêcher de me relever si je l'avais voulu. Mais jamais je n'ai pensé que c'était la seule cause. Je sentais autre chose, qui datait de bien avant.

Mon cerveau profond éprouvait le besoin de chercher encore... C'était peut-être bien parce qu'il y avait quelque chose à trouver. C'était handicapant pour ma vie familiale et professionnelle cette introspection, ce regard intérieur, mais mon petit doigt m'a dit de laisser faire. J'ai donc laissé faire. J'ai abaissé les barrières de la tentation du refoulement, et j'ai continué à m'accompagner dans cette recherche semi-consciente. J'ai fouillé dans ma mémoire de petite fille, dans nos histoires de familles. Oh des empreintes négatives il y en a, mais beaucoup de positives aussi. Ce n'était pas encore là. Je le sentais loin, très loin, là où il n'y a pas de mots.
C'est après le deuxième anniversaire de la naissance d'Anna que je suis allée trouver mes parents pour leur demander l'histoire précise de ma naissance. Ils m'en avaient parlé, j'y avais parfois songé l'espace d'un instant sans m'y arrêter vraiment, ou pas sur le point essentiel. J'ai donc eu un accident respiratoire à la naissance, du en partie à un peu d'affaiblissement car ma mère avait un vers solitaire, mais aussi à une injection de Fenergan-Dolosal (pour ralentir l'accouchement car le medecin n'était pas encore là...). Je suis née (d'apres mes parents bien sûr, je n'ai pas de souvenirs moi-même) bleue-violet, ne respirant pas. Mes parents ne savent pas ou plus comment j'ai été réanimée. Les médecins m'ont embarquée très vite. J'ai été placée en couveuse pendant 2-3 jours. Ma mère se souvient d'autres accidents respiratoires pendant ces 2-3 jours, mais mon père non. Je n'ai pas été nourrie du tout pendant ces 2-3 jours, d'où une perte de 400g (en partant de 2.6 kg). Au troisième jour les médecins ont estimé que j'allais suffisamment bien pour faire une tentative de mise au sein. Ma mère se souvient qu'il y avait au moins 10 personnes dans la pièce, comme si ma survie dépendait de cette première tétée. Mais on a la vie chevillée au corps dans la famille. J'ai tété avec avidité, ma mère se souvient en avoir rit de bonheur.
On pourrait toujours s'amuser à se demander si je n'avais pas déjà vécu une NDE lors de ma naissance, et si je n'ai pas revécu une partie de ma propre naissance lors de l'accouchement d'Anna. Ce qui m'apparaît, c'est que cela répond à la question qui restait en suspens lorsque j'ai écrit le récit de sa naissance : "Pourquoi faut-il que je flirte avec la Mort chaque fois que je donne la Vie ?". Ce qui m'étonne aussi, c'est que depuis que je suis remontée jusque là, mon cerveau profond ne s'interroge plus, le processus introspectif involontaire s'est arrête tout seul.
Je ne pense pas que ceci soit strictement la cause de cela. Les facteurs extérieurs ont leur rôle, et pas négligeable. Avec d'autres facteurs extérieurs, mon histoire eut été différente. Il ne faudrait pas commettre l'erreur de conclure que c'est parce que ma naissance fut ainsi que la première grossesse était pathologique... C'est nettement plus complexe ;-)
Beaucoup d'empreintes sont inter-imbriquées les unes dans les autres. Mais j'ai le sentiment que la boucle est bouclée. Des preuves objectives ? Et bien non. Seulement mon intime conviction, l'intime conviction que très profondément dans ma tête s'est marquée une empreinte intriquée qui mélange Naissance-Mort-Vie, mais où c'est toujours la Vie qui gagne. Une empreinte pré-verbale, sans mots, sans concepts même. Une empreinte qui remonte à chaque naissance. Une conviction intime, sans autre explication, fondée sur un grand étonnement, et sur un fait, qu'il a fallu que je remonte jusque là pour revivre.
Dans le fond, deux années de regard intérieur pour me réapproprier l'identité de 40 années de ma vie, c'est bien peu.

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