Maman Blues a 10 ans !

Chroniques d'une vieille souffrance (Sisyphe)

Je viens parler de quelque chose dont je n'ai quasiment jamais parlé à personne...
De quelque chose de vieux, mais qui résonne encore très douloureusement aujourd'hui...
De quelque chose que j'ai tenté d'enterrer, d'étouffer, de faire disparaître, qui a longtemps empoisonné mon existence, et qui pourrit la vie de ma fille...

 

Ma fille qui a plus de 20 ans aujourd'hui...

J'ai fait ce que l'on appelle un déni de grossesse durant de longs mois. J'ai fait comme si je n'étais pas enceinte, comme si je n'entrais pas dans un long tunnel noir dont on ne voyait pas la sortie...

Avant cette grossesse, j'étais bohème et baba cool, j'avais "pris la route", je me baladais en stop, vivait de "manche", d'amour et d'eaux fraîches, fumais indifféremment clopes et pétards... j'étais en couple, et prenais plus ou moins la pilule... quand je pouvais l'acheter... quand je ne l'oubliais pas...

J'étais persuadée que je ne pouvais pas avoir d'enfant, que je ne les aimais pas... J'étais intimement persuadée qu'il n'y en aurait quand même pas un qui aurait l'idée saugrenue et masochiste de me choisir pour mère !!!
Et bien si, il y en a eu un ou plutôt une...

Comme j'avais des règles irrégulières, avec des périodes où elles disparaissaient sans raison précise, je ne me suis pas inquiétée quand elles ont disparu une fois de plus... Mais au bout d'un moment, il me fut impossible d'ignorer qu'il se passait quelque chose : le tabac me dégoûtait depuis de longues semaines... j'avais pris du ventre... J'avais de drôles de gargouillis remuants... Mes seins grossissaient eux aussi...
Et bien si, j'ai continué d'ignorer ce qui se passait en moi... Je refusais ce qui se développait dans mon ventre, et je lui disais...
Lorsque je repense à toute cette période (très rarement à vrai dire, parce que cela me donne comme des envies de vider la pharmacie...), j'ai le sentiment que c'est arrivé à quelqu'un d'autre, que ce n'était pas moi ou alors que j'étais possédée par... ???

Cela ressemblait à un cauchemar sans fin, de ces cauchemars qui donnent l'impression d'être engluée pour toujours dans une toile d'araignée répugnante et visqueuse... Mais ce n'était pas un cauchemar, c'était la réalité : et tous les matins, en me réveillant, celui-ci recommençait... jusqu'à ce que le sommeil m'emporte dans ses bras miséricordieux...

Un jour, j'ai quand même fini par accepter de prendre conscience qu'il fallait que je fasse quelque chose ; comme il était bien trop tard pour avorter, je me suis dit que, tant qu'à faire, autant passer la fin de la grossesse "au chaud" et abandonner ensuite l'enfant qui avait eu l'inconscience (la folie ?) de me choisir comme mère. il aurait au moins une petite chance de s'en sortir sans trop de dégâts...
De fil en aiguille, je me suis retrouvée en foyer maternel... Seules la directrice et la psy étaient au courant de mes projets... Je me suis sentie revivre au milieu de ces femmes, sauf que toutes se projetaient dans l'avenir avec un bébé, toutes, sauf moi !
Alors j'ai menti, j'ai joué le jeu, j'ai fais comme elles... le coeur n'y était pas, mais... le moyen de faire autrement ?

L'accouchement fut long, douloureux et j'en garde encore des séquelles physiques... comme si ma fille ne voulait pas sortir de mon ventre. Elle est née, je l'ai regardée, j'attendais et j'espérais en même temps "quelque chose" qui arrêterait le cauchemar mais non... rien.
Malgré mon rejet durant la grossesse, je souhaitais tellement que quelque chose arrive qui me fasse mère de cette enfant... Elle est née, je l'ai regardée, et rien. Rien... Son regard ne m'accrochait pas, sa présence ne me bouleversait pas. C'était une étrangère qui me regardait, une étrangère qui venait de sortir de mon ventre.

J'étais épuisée, je venais de traverser des heures et des heures de cauchemar, et la seule chose que je ressentais en regardant ma fille, c'était "ouf enfin fini..." (cela ne l'était pas tout à fait mais je ne le savais pas encore)...
Ils l'ont emmenée pour les soins, cela ne m'a rien fait. Je l'ai entendue hurler sans que cela me fasse broncher... Ils me l'ont ramenée en couveuse, on se regardait elle et moi...

Je ressentais une immense lassitude, et il a fallu me battre pour ne pas être suturée à vif de l'épisiotomie : me battre durant des jours pour faire entendre qu'il y avait un problème et que je perdais trop de sang... Personne ne m'a écoutée, jusqu'au jour où (trois jours après l'accouchement) je suis tombée sur le berceau de ma fille...
Il leur a fallut dix secondes pour se rendre compte que je perdais trop de sang, et que j'étais anémiée...
Trois jours perdus à jamais, trois jours à pleurer d'un rien, à être épuisée et à dormir d'un sommeil comateux qui ne me reposait pas... Ces trois jours là n'ont sûrement rien arrangé.

J'avais demandé un accouchement "sous x" à la maternité, et là il s'est passé un truc très bizarre (je le sais maintenant car j'ai vu des reportages sur la question ; mais à l'époque, je ne savais pas...) : une fois ma fille née, il me l'ont laissée dans ma chambre ; d'habitude, lorsque la mère demande à accoucher "sous x", le bébé est immédiatement emmené après l'accouchement.
Là ce ne fut pas le cas, comme si quelque part ma demande s'était évanouie... et comme je ne le savais pas, je n'ai rien dit... Cependant ma demande n'était pas si évanouie que cela, car je vis très vite une assistante sociale, qui m'expliqua comment les choses allaient se dérouler, mais toujours en me laissant le bébé... Il me fut signifié que la petite s'en irait dans trois jours en pouponnière, et qu'ensuite j'aurais trois mois pour changer d'avis...
Je m'occupais du bébé sans plaisir, sans gâtifier, avec indifférence et agacement... Pourtant, à un moment, je sus que je ne pourrais la laisser partir ; pour notre malheur à toutes les deux, mais surtout le sien, je demandais un rendez vous en urgence à l'assistante sociale pour lui signifier que j'avais changé d'avis...

Ce fut le début de l'enfer...

L'assistante sociale fit les démarches nécessaires, et me chercha un foyer maternel... le deuxième. Mais les relations avec ma fille ne s'amélioraient pas, et c'est un euphémisme... En apparence, tout semblait aller bien, je faisais bien des efforts pour paraître ce que je n'étais pas : c'est-à-dire une «bonne» mère.
Mais il ne fallait pas être très fin observateur (du moins j'avais cette impression) pour se rendre compte combien j'étais brusque avec elle, combien mon ton était dur... Il était évident pour moi, mais je crois maintenant que cela ne l'était peut être pas autant que cela, que je ne maternais pas avec plaisir, que nos échanges étaient pauvres, que je ne la prenais, ne la touchais que quand je ne pouvais vraiment pas faire autrement et sans aucun plaisir ni dans un sens ni dans l'autre...

Bien évidemment dans ces conditions ma fille pleurait pas mal. Bien évidemment cela m'énervait prodigieusement et mes réponses à ses pleurs étaient complètement à côté de la plaque : je partais ou lui donnais une fessée ; et bien évidemment, cela ne la calmait pas....
Je souffrais de m'énerver ainsi et de constater que je lui faisais du mal, d'une manière ou d'une autre et que je la rendais malheureuse...

Avoir obéi à la maternité à cette injonction venue des tripes : "ne l'abandonne pas !" avait été une erreur...Une énorme erreur qui allait nous empoisonner toutes les deux pendant des années...

En apparence je redressais progressivement mais fermement la barre de ma vie : j'avais trouvé un foyer "long séjour" où je m'étais installée, j'avais trouvé un stage de trois mois de formation et peu de temps après un emploi à durée indéterminée...
C'était une réussite, pour quelqu'un qui vivait d'amour et d'eau fraîche l'année précédente... Et je me suis mise à adorer littéralement mon travail... Cela m'intéressait et je m'entendais bien avec les personnes avec qui je bossais : j'étais enfin valorisée... Et au foyer, cela allait bien aussi : nous étions quatre ou cinq filles à avoir sympathisé et à nous soutenir mutuellement, financièrement comme amicalement...

Je m'étais séparée du père de ma fille quand elle avait quelques mois, et peu de temps après je rencontrais un homme qui me fascina, et dont je tombais raide amoureuse...

Tout semblait aller pour le mieux du monde ; j'étais même un exemple de "réussite" pour les autres mamans... Une réussite d'autant plus amère que nul ne voyait l'envers du décor, pas plus les animateurs, éducatrices que la psy...

Nul ne m'entendait pleurer la nuit, mordre mes mains et mes oreillers pour ne pas qu'on m'entende justement, nul n'était la quand je m'assommais de médicaments... même en journée parfois, pour ne pas me laisser déborder par ma violence...
Que n'aurais-je pas donné pour être à la place de certaines mères, qui vivaient certes des situations difficiles, mais qui avaient avec leur enfant une complicité de chaque instant. Complicité qui m'était extrêmement douloureuse à voir puisque pour ma part complètement inaccessible...

Je lui en voulais, je m'en voulais, j'en voulais à la terre entière, et ce d'autant plus que j'affichais le masque souriant de "la nana qui a fait un faux pas mais qui a bien redressé la situation". A la grande joie de tous d'ailleurs : famille, parents, ami(e)s, personnel de la maison maternelle...
Alors pas question de faire une tache dans un si joli tableau, pas question non plus que "la nana qui a si bien redressé la situation" dérape plus souvent qu'à son tour dans ses relations avec sa fille...

Mon compagnon a mis très longtemps à se rendre compte à quel point mes relations étaient détestables avec mon enfant. Il ne comprenait pas et cela nuisait aussi à notre relation... Même à lui, surtout pas à lui, je ne pouvais en parler ; et puis que dire dans ces circonstances ? : «Je déteste ma fille, je ne suis bien que quand elle est loin de moi et que rien ne me la rappelle ?»

Comment dire cela et pouvoir ensuite se regarder dans la glace sans avoir l'envie d'en finir ?

C'est un cycle sans fin : la culpabilité engendre la souffrance qui engendre la violence qui engendre la culpabilité... Cycle infernal qui s'égrenait jour après jour sans que rien ne puisse l'arrêter et la conscience aigue que j'en avais ne faisait que rendre les choses plus insoutenables.
Une honte immense pesait de tout son poids sur moi : j'avais lu pas mal de bouquins sur les relations parents enfants et je savais donc qu'en agissant ainsi je faisais du mal à ma fille, mais j'ai conservé longtemps l'illusion rassurante que je pourrais arrêter un jour ce cycle toxique.
Il fallait simplement que je trouve le moyen «magique» pour y parvenir...

De plus, je ne correspondais absolument pas au profil du parent maltraitant, c'est-à-dire issu d'une enfance malheureuse avec des parents qui ne s'entendaient pas, qui étaient violents dans les mots ou les actes et / ou qui étaient sous addiction...
Il n'y avait donc plus qu'une explication : j'avais "un vice de fabrication", quelque part... Il suffisait juste que je le trouve, et j'étais certaine alors de pouvoir rétablir l'ordre normal des choses... Et si je ne le trouvais pas, c'est que l'ensemble de ma personne était bon à mettre a la poubelle...

A quoi bon alors aller voir un psy dans ces conditions ?

Je ne voyais pas ce qu'il aurait pu faire contre un vice de fabrication... Des bonnes paroles, des petites pilules magiques roses ou bleues, mais... cela n'irait pas plus loin.
II fallait que je sois lucide : vouloir changer cet état de fait, c'était comme vouloir transformer une murène en dauphin : ridicule... et hélas impossible.

Les années se sont écoulées, une à une sans que la situation ne change beaucoup. J'avais simplement de plus en plus de mal à dissimuler toute cette violence et cette agressivité. Et pour éviter qu'elles ne se reportent sur ma fille, cible toute désignée, je les retournais contre moi ou vers l'extérieur...

La fête des mères était un jour que je redoutais plus que tout.

J'avais bien vite trouvé le chemin des pharmacies, des médecins et des petits cachets blancs qu'on se fait prescrire... Il me fallait bien sûr ruser pour cela et consulter plusieurs médecins pour pouvoir tenir.

Cette médicamentation forcenée me coupait de ma violence, me coupait de la réalité : comme s'il y avait un édredon de coton entre ma fille et moi... Je préférais me détruire plutôt que la détruire encore plus, même si cela ne résolvait pas mon problème...

Les années ont passé, les tempêtes aussi... j'ai eu un deuxième enfant, un garçon, des années après ma fille, j'ai quitté mon compagnon, j'en ai rencontré un autre... j'ai eu un troisième bébé dans le bonheur et l'épanouissement. Ma fille a grandi et quitté la maison.
Et nous sommes toujours si loin l'une de l'autre !!

Sauf que maintenant je veux me rapprocher d'elle, tout doucement, et j'y travaille jour après jour. Mais je ne me pardonne pas toutes ces années perdues où j'ai saccagé son enfance.

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