Toute demande d'inscription doit être envoyée par mail à cette adresse : forum@maman-blues.fr, en précisant le pseudonyme sous lequel vous désirez être identifiée sur le forum (afin de protéger votre anonymat).
Bien à vous.

" restructuration du moi, qui fait remonter des limbes..."

Répondre
weshallovercome
Messages : 14789
Enregistré le : 10 janv. 2010, 23:24

" restructuration du moi, qui fait remonter des limbes..."

Message par weshallovercome » 20 oct. 2015, 14:00

Elle regarde son bébé boire au sein, un peu atone, fatiguée. Elle le dévisage, émue, sans pouvoir bouger. Quelque chose lui chatouille cependant la conscience. C’est un sentiment étrange d’absence, l’impression de n’être pas à ce qu’elle est en train de faire. Spectatrice de la scène, elle se sent comme hors d’elle. Seule, alors même qu’on ne saurait imaginer plus grande proximité entre deux êtres – la mère allaitant son petit, la bouche collée à son sein, lui se nourrissant d’elle. Fatiguée, lasse. Elle a du mal à se lever. La fatigue qu’elle tenait pour normale après son accouchement ne la quitte plus, elle est là, depuis des mois, chevillée à son corps. Une femme aux traits tirés, cheveux en bataille, filasses, le chemisier taché de lait, son reflet ne la flatte guère. Alors elle se maquille pour camoufler l’offense que lui fait ce miroir peu délicat. Elle se maquille le visage et, à coups de pinceau et de mascara, se fait un masque de mensonges. Les autres n’y voient que du feu, ou alors se taisent et s’éloignent doucement, poliment.

Elle pleure beaucoup, de ces pleurs qu’on n’arrête pas, qui vous secouent les tripes et vous arrachent des cris. Mais elle se cache pour pleurer. Personne ne doit voir ni même savoir. Elle retourne contre elle cette violence qui monte, et qu’elle ne sait pas dire. Parfois elle casse des choses, ou se frappe. Plus le temps passe et plus elle a l’impression que le brouillard qui la sépare du monde et des autres s’épaissit. Elle finit par n’y plus rien voir dans cette purée de poix. Sortir de chez elle est une épreuve. Mettre sa fille dans sa poussette fait grimper son stress à des niveaux inédits.

Elle ne comprend pas. Sans doute ne veut-elle pas comprendre. Car voir, admettre et dire ce serait pour elle la preuve d’un échec. Elle qui choyait cet être à venir comme d’autres les fleurs ou les pierres précieuses… elle qui y voyait une promesse de printemps, de tendresse infinie… non ce n’est pas possible, ça ne peut pas être ça. Elle a tant préparé cette naissance, elle a vécu cette grossesse comme baignée de douceur et de joie. Non vraiment ça ne peut pas être ça.

****

La dépression post-natale est un vilain mot, un de ces mots qu’on n’aime pas prononcer. Une chose qu’on a honte d’avouer. Comme un échec, une défaillance, comme une erreur qui nous salit. Pire encore que la dépression tout court, car nos attentes en matière de bonheur vis-à-vis des jeunes mères surpasse de loin celle que l’on s’inflige au quotidien. La mère doit irradier de cette béatitude qui inonde les tableaux de la Renaissance, elle doit être lumineuse et inconditionnellement heureuse. Car c’est son petit qu’elle tient, là, dans ses bras – son enfant. Impossible alors d’imaginer ne serait-ce qu’une once de brouillard dans cette idylle naissante. Et quoi de plus culpabilisant que l’impression de décevoir des attentes, surtout quand celles-ci semblent frappées du sceau de l’évidence et de la clarté? Je suis mère, donc heureuse. CQFD.

Mais on se trompe lourdement quand on enjoint les jeunes mères à un bonheur sans tache. Car devenir mère ce n’est pas simplement le bonheur fou, c’est aussi, un peu et toujours, la folie tout court.

J’ai souffert d’une dépression post-natale. Pendant deux ans j’ai été le fantôme de moi-même. Je ne sais pas si je suis tirée d’affaire – peut-être son ombre tourne-t-elle encore autour de moi – mais du moins, comme tant de femmes, j’ai tenu bon. Il m’aura fallu deux ans pour pouvoir en parler. L’étiologie de la dépression est d’une complexité affolante, et je suis loin encore d’en avoir démêlé tous les ressorts. Mais je crois avoir tiré deux ou trois leçons de cet épisode étrange et somnambulique qui fait désormais partie de moi.

****
(...) Ajoutons à cela les manières d’une société qui a perdu, oublié, dézingué les solidarités. Car pas besoin d’être belle-mère pour connaître la dépression. Devenir mère suffit. Remarquable restructuration du moi, qui fait remonter des limbes des pans oubliés de son enfance, qui distribue à chacun de nouvelles places, un nouveau rôle. Epreuve psychique et physique qui commande abnégation et oubli de soi. Sommeil compromis et repas oubliés. Concentrer toutes ses forces et attentions vers cet être gracile qui n’est que besoins représente une formidable épreuve dont on noie l’inouïe intensité dans le folklore et la layette bien marketés. Fini les transmissions entre générations, exit la solidarité familiale et sociale, l’époque est aux individus, au moi et à son épanouissement. Un petit tour du monde des pratiques post-natales nous montre bien qu’en matière d’attention aux jeunes mères les occidentaux sont les champions de la dénégation.

Le choc semblera certainement brutal à celle qui, encore grosse de promesses, avait l’habitude d’être au centre des attentions et des compliments – dans sa famille, dans la rue, au travail. Sa violence lui intimera sans doute qu’elle souffre d’un défaut de fabrication, qu’elle est anormale de souffrir ainsi quand tout devrait être joie et félicité. Chute d’autant plus incompréhensible que la dépression appartient à ces sujets que l’on tait, comme si tout simplement, ça ne se faisait pas. Honteuse car s’imaginant inapte, la jeune mère déprimée se tait, persuadée qu’elle est seule à patauger dans ce marasme. De la dépression, comme de l’avortement, il faut donc parler. Parler de ce qui est tabou et de ce qu’on nous renvoie trop souvent à la figure, ce qu’on confine bien volontiers et paresseusement à l’intime, au privé, à ces sphères qui ne sauraient se dire en public autrement que par indécence et toupet.

Moi j’accuse la société et les familles, les hôpitaux et les soignants de fermer si complaisamment les yeux sur un état que des millions de femmes ne connaissent et ne taisent que trop bien. Nous figurant plus éclairés que les traditions et bien plus rationnels que les croyances, nous avons jeté aux orties d’antiques pratiques pourtant bien ordonnées.

Elif Shafak, écrivaine turque, raconte cette perte de savoir dans son magnifique Lait noir – ce lait maternel qui vire au noir de n’être pas soutenu, contenu, cajolé, conforté.

« Les anciens étaient au fait de tout cela. Nos grands-mères et les grands-mères de nos grands-mères connaissaient cette solitude. C’est ce qui explique leur insistance à placer la nouvelle accouchée sous bonne garde. Jamais on ne la laissait seule dans une chambre, sans prières ni soutien. Autrefois on veillait sur l’enfant mais également sur la mère. Comme les femmes savaient que la plus grande ennemie de la nouvelle accouchée était elle-même, c’est-à-dire sa propre âme, elle l’occupaient sans cesse à quelque chose. Pour que son âme ne trouve pas l’occasion de s’exprimer. »

« Fortes de ce savoir immémorial, nos grands-mères, nos arrières-grands-mères, nos sages-femmes se devaient de le transmettre, enrichi de leur expérience, d’une génération à l’autre. Ces connaissances étaient un bien commun. Il n’existait ni détenteur exclusif, ni droit de propriété. le savoir confié était en dépôt; on le tenait des générations précédentes, on le faisait fructifier, on le perfectionnait et on le cédait aux générations suivantes. Conscientes de ce devoir, les femmes veillaient à transmettre tout ce qu’elles savaient sur la grossesse, l’accouchement et la maternité à leurs filles, leur petites-filles et aux petites-filles de leurs petites-filles. »

D’avoir vaincu le fléau de la mortalité périnatale – pour des raisons qui tiennent sans doute plus aux progrès de l’hygiène hospitalière et au recul de la malnutrition qu’à l’hyper médicalisation de la naissance – nous a donné une illusion de pleine puissance. La maternité ainsi domptée ne devait plus être ni un secret ni un mystère. Mais trop persuadée de s’être débarrassée de ses démons, la société ne sait plus comment leur tenir tête.

On ne parle ni n’écrit assez sur la face sombre de la maternité. Pire, on ment constamment. Non pas que la maternité ça soit triste en soi, mais plutôt parce que sous cette surface bien polie qu’on nous sert constamment, les femmes savent pertinemment comme elle se construit de pensées et sentiments contradictoires.

Que faire donc une fois qu’on a dit ça? car je ne peux pas m’empêcher de ne pas voir dans la DPN qu’un problème de personne, une question intime, un petit sujet privé. Non la DPN nous touche en tant que femmes et mères et doit être combattue à ce titre. Intimer le silence aux femmes qui en souffrent représente une autre forme de violence. Refuser d’en comprendre les causes – fussent-elles extraordinairement complexes – c’est refuser les moyens d’agir et laisser à des femmes affaiblies et que la volonté semble avoir déserté le soin de se débrouiller, seules.

Que faire donc? Cela tient pour moi en quelques mots et des petits riens. Prendre soin – de soi, oui, des autres surtout. Réactiver les solidarités. Prendre le temps de prendre le pouls des autres. Regarder sa femme et lui parler et l’écouter. Ne pas oublier ses amies qui viennent d’accoucher. Ne pas poser de regards accusateurs sur la femme dont le bébé pleure. Ne pas forcer le retour de la sexualité. Briser l’isolement social du congé maternité. En finir avec les diktats de perfection. La maternité cristallise conflits et des rivalités, elle rappelle à certains que le temps passe. Mais surtout, la maternité s’apprend et se transmet. Si les mères parviennent à devenir mères et pas seulement à l’être c’est aussi en vertu d’un réseau de solidarités – nos amies, nos sages-femmes, nos soeurs, nos mères, et nos grands-mères et les grands-mères de nos grands-mères… – trop souvent négligé. Il faut du temps et des autres pour devenir mère.

http://justalittlegirl.fr/le-blues-de-la-maratre/
"une maman qui te ressemblerait" William Sheller

Répondre