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LE TEMPS DE LA NAISSANCE

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betty_blue
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LE TEMPS DE LA NAISSANCE

Message par betty_blue » 28 janv. 2010, 09:27

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betty_blue




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Sujet : LE TEMPS DE LA NAISSANCE
Ajouté le : 28/11/2006 18:17
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Message :
Offert gracieusement par le Professeur Valérie loiret

LE TEMPS DE LA NAISSANCE



6ème Congrès de Maternologie
"Accouchement et Naissance, où est la différence ?"
19-20 mai 2005
cahier de maternologie numéro 23-24'



1. Introduction

Parler du "temps de la naissance", c'est vouloir avant tout différencier ce "temps" de celui de l'accouchement. C'est d'autant plus nécessaire que dans l'esprit de beaucoup de gens, les deux termes "naissance" et "accouchement" sont interchangeables. Naître, ce serait alors la même chose que sortir du ventre de la mère, et être accouché, et le temps de la naissance serait le temps limité de l'accouchement. Cette occultation métonymique des deux termes ne permet pas de comprendre qu'en fait le temps de l'accouchement est une étape de la naissance, et que cette dernière ne peut pas se réduire à un aspect physique, simplement corporel, en déniant au nouveau-né l'existence d'une psyché lors de sa venue au monde.
La collusion des deux termes fait aussi oublier l'importance du temps d'avant la naissance et sa continuité après l'accouchement, ce qui à première vue est un non-sens chronologique -car il nécessite un retour pour faire une suite, un rebroussement pour se poursuivre - mais une réalité et une nécessité clinique et humaine, qui, si elle ne se fait pas, entraîne de graves difficultés chez la maman et le bébé. C'est d'ailleurs ce qu'exprime JM Delassus dans son dernier livre, avec cette phrase :" on ne naît pas sans que la naissance puisse se poursuivre". Bernard Golse, bien qu'il utilise le terme naissance au sens de la mise au monde dans l'accouchement, dit la même chose : "Certes, il ne suffit pas de naître, mais la naissance elle-même s'inscrit dans une trajectoire qui la précède et la dépasse"

Car, par le temps de la naissance, il faut entendre le temps de la naissance de l'Etre, naissance étant à comprendre comme la naissance psychique du sujet, en même temps que physique. Or, la naissance psychique a commencé in utero (je renvoie encore ici au dernier livre de M.Delassus sur ce qu'il appelle la "triple" naissance), "une naissance au-dedans, avant de naître". Elle se caractérise par un temps, et un mode d'être qui sont absolument confondus, non linéaire, cyclique, où tout est indifférencié - pas de début, pas de fin, pas de jour, pas de nuit, pas de faim, pas de froid, pas de différence entre être et faire (le bébé n'a rien d'autre à faire que d'être ), un temps originaire de l'instinct de vie qui bat toujours la même répétition, d'homogénéité parfaite du milieu ambiant, un temps de sensibilité intense au fur et à mesure que maturent et se coordonnent tous les organes des sens, et d'une première convergence sensorielle, à l'intérieur du fœtus, de ce que Antonio Damasio appelle le proto-soi, le premier sens de soi, que l'on appelle la première naissance en maternologie. Cette première naissance qui est une profonde et totale empreinte corporelle de Soi est enregistrée corticalement dans les TLC du bébé.
Donc, à l'accouchement, le bébé arrive avec sa première naissance déjà effectuée, avec un ressenti de la totalité d'origine enregistré au plus profond de Soi. C'est cela qui fait que la seconde naissance peut être difficile, car le monde dans lequel arrive le bébé peut être perçu comme aux antipodes de son monde d'origine - entrée dans le temps chronologique et ses discontinuités de ressentis, donc d'être, impossibilités de passage au mode du faire (problème de la motricité du bébé) et donc nécessité de se laisser faire .Or, il faut néanmoins que puisse se poursuivre le temps de naissance du Soi (c'est pour cela qu'il faut considérer l'importance psychique du temps de l'accouchement pour le bébé) au moins jusqu'à la période de l'entrée de l'enfant dans la rupture du syncrétisme et la possibilité du matricide symbolique qui marque la fin de la petite enfance, la fin du temps originaire et l'entrée véritable dans la vie temporelle (troisième naissance).

Le temps de la naissance, c'est donc tout ce temps-là, avant, pendant et après l'accouchement, le temps pour l'enfant de pouvoir naître trois fois. Et cela prend du temps, car le temps et l'Etre sont profondément liés, l'un n'existe pas sans l'autre, comme l'avait pressentit Emmanuel Kant en parlant du temps comme d'intuition intérieure pour l'homme. Cela nécessite aussi que très vite, ou suffisamment vite après sa seconde naissance, que le bébé puisse avec sa mère, et grâce à sa mère, retrouver assez de continuité de ressentis entre son être/temps originaire d'avant la naissance, et le temps linéaire d'entrée dans le monde de la seconde naissance(je renvoie là à mon travail de recherche publié dans les Cahiers de Maternologie) pour aller vers sa troisième naissance.
Comment cela est il possible ? Comment le bébé peut-il arriver à lier entre eux suffisamment tous les ressentis discontinus qui sont au début trop différents de son être pour qu'il puisse les intérioriser ? Grâce à la mère. Si la mère est "suffisamment bonne", au sens de Winnicott - c'est à dire un état d'extrême sensibilité et d'hyper-adaptabilité aux besoins de son bébé, elle pourra réussir ce tour de force extraordinaire d'être plus forte que le temps chronologique et ses discontinuités, et donner l'illusion suffisamment longtemps au bébé par son "holding" qu'elle est éternellement présente, dès l'accouchement, et donc que le temps chronologique est aussi éternel que le temps originaire. Il n'y a pas de temps de naissance sans cette illusion vitale. Ce qui nécessite que la mère puisse faire incessamment un aller-retour psychique entre être et faire, qu'elle injecte continuellement son être dans son faire avec son bébé. C'est à dire que les bases de son être, de l'estime de soi au sens du fond de soi soient au départ suffisamment solides C'est ainsi qu'elle permettra la poursuite de la naissance du Soi du bébé et de l'enfant au sens de la poursuite de sa continuité interne.
Le temps de la naissance, c'est donc la poursuite pendant et après l'accouchement d'une qualité d'être et de temps continu qui ressemble au temps intra-utérin, mais dans le monde extérieur, grâce à une illusion temporelle vitale pour le bébé: que sa mère soit éternellement présente, et que cette présence soit une présence d'être, d'être dans le faire , et non pas simplement de faire.


Ce qui nous amène maintenant à la réalité clinique de ce qui se passe entre une maman et son enfant quand le temps de la naissance du Soi chez la maman ne s'est pas fait complètement, ce qui entraîne qu'elle ne peut pas accompagner le temps de naissance de son bébé parce qu'elle ne peut pas en vivre le partage et le transfert entre elle et l'enfant. Nous allons voir à quel point la maman exprime sa difficulté maternelle, sa rage, sa douleur, dans le temps et sur le temps.
La maman va alors construire avec son bébé un mode d'être non plus total, mais totalitaire, la totalisation, la tyrannie temporelle étant alors à comprendre comme une perversion douloureuse de la totalité d'origine dont la maman, comme tout être humain, porte l'empreinte en elle, mais qu'elle ne peut pas vivre harmonieusement avec son bébé. Le temps de la naissance psychique est alors difficile pour le bébé, comme il l'a été pour la maman, et le temps chronologique prend toute la place de l'Etre dans la relation. S'il ne peut y avoir naissance au sens de la poursuite de la naissance, il n'y a plus que la poursuite du temps; et, à la place de l'illusion de la continuité de l'Etre, on ne trouve plus que la tyrannie illusoire de la continuité du faire.

Cette maman a déjà suivi une analyse psychanalytique lorsqu'elle avait une vingtaine d'années, suite à des épisodes de rage difficilement contrôlable. Elle est mère de deux enfants, et vient me voir pour un épisode dépressif important suite à la maladie de sa mère, qui a été hospitalisée et failli mourir. Elle a dû organiser le retour à la maison, les soins étant maintenant assurés par ma patiente, son père, et une aide soignante. Les parents de ma patiente habitent la maison mitoyenne, ce qui n'est pas sans poser problème à son mari. Elle est aussi inquiète de ses relations avec ses enfants, car elle sent revenir, même avec eux, ces épisodes de rage, et craint un jour de ne pas pouvoir se contrôler.
Voyons en quoi l'histoire de cette maman est une question de temps de naissance de Soi qui s'est arrêté dans son enfance, et est resté bloqué depuis, lui causant des souffrances psychiques insupportables avec soi et les autres.

Elle porte profondément en elle le temps et le mode d'être originaire de la première naissance, son corps en porte la mémoire et d'ailleurs elle recherche très souvent ces sensations lorsqu'elle est seule - il est intéressant de souligner qu'elle ne peut les retrouver que quand elle prend des risques physiques ( en plongée, qui est une activité contre-phobique parce qu'elle ne supporte pas l'eau, ni d'avoir la tête sous l'eau):" je vois mes mains, les paumes vers le ciel, j'ai les jambes en grenouille, je suis tout au fond, je vois les bulles qui montent, c'est la paix, là, je respire" On voit donc que l'originaire est constitué et qu'il en existe une mémoire, comme chaque être humain. Au niveau psychique elle en porte la mémoire dans l'intensité avec laquelle elle recherche des ressentis de totalité, qu'elle a perverti en recherche ininterrompue de perfection.
Le temps de la seconde naissance pendant l'accouchement a lui été un temps traumatique: elle est d'abord descendue assez librement, puis elle a été bloquée, longtemps, à l'intérieur de sa mère. Les traces mnésiques corporelles et psychiques dans la vie courante sont nombreuses: elle ne supporte pas qu'on lui appuie sur la tête, il "faut se faire mal pour avancer", "reculer c'est mourir", elle ne supporte pas le bruit fort, est angoissée quand quelqu'un arrive derrière elle, et ne supporte pas les états d'indécision, intermédiaires, de pause, où les choses semblent ne pas avancer.
Quand le temps de la seconde naissance rompt ainsi la continuité interne d'origine de la première naissance au point d'en être une question de vie ou de mort "j'arrive à sortir et à naître ou je n'y arrive pas", l'adaptation au monde ne peut être que difficile et aurait nécessité une hyper adaptation au bébé qu'elle était pour rétablir assez de sens de soi pour poursuivre sa naissance.
Malheureusement, la mère de ma patiente souffrait depuis son enfance de problèmes d'estime d'elle même qui ont perduré toute sa vie .Elle avait perdu sa propre mère à l'adolescence, cette dernière s'était suicidée. On assiste là à une transmission de ce qu'André Green appelle la "mère morte": une mort réelle il y a deux générations, une mère morte pour ma patiente, au sens d'une mère présente physiquement, mais absente psychiquement pour ses enfants. Ma patiente se souvient de n'avoir jamais pu être sûre de l'état de sa mère quand elle rentrait de l'école, si elle allait la regarder, ou pas, lui sourire ou l'envoyer dans sa chambre, lui parler ou préparer le dîner. Une amie qui avait fait ses études avec sa mère lui a récemment confié qu'elle était effarée de voir à quel point la mère ne parlait pas à ses enfants, et ne les écoutait pas.
On voit la violence répétée de la discontinuité de l'être de la mère qui est imposée à l'enfant, qui n'a pu commencer à se sentir à peu près exister qu'à son entrée à l'école, par le travail, le dessin même si c'était seule dans sa chambre.A l'époque, elle a une crainte quasi-continuelle quand ses parents sortent à l'extérieur qu'ils meurent, ait un accident, et ne reviennent pas.
Ainsi quand l'Autre, le premier autre, c'est à dire la mère, n'a pas donné à l'enfant sa présence vitale d'être restauratrice de continuité à travers l'amour, l'émotion, le regard, l'écoute, le soutien, quand l'autre n'a pas donné à ce moment si vital qu'est la petite enfance, on reste pris dans l'Autre, dans ce qu'il n'a pas donné, au niveau le plus profond de Soi. D'autant plus que ma patiente n'a pas pu avant longtemps se tourner ver son père comme soutien, car elle était prise avec lui dans ce phénomène de pseudo-Œdipe de surface dont parle André Green dans le "complexe de la mère morte" , à savoir que le bébé rend responsable très vite le père de l'état de la mère ,et dirige vers lui la rage et la colère éprouvée de tant de discontinuité, plutôt que de référer cette catastrophe à son existence. Cette rage projetée sur l'autre est alors une conduite de survie interne de Soi, ainsi que de protection de la mère, car cela ne pourrait que la tuer encore plus si l'enfant s'autorisait à extérioriser sur elle la rage de son être profond d'avoir été laissé tombé. Avec une mère qui est déjà morte, on se rend compte à quel point c'est difficile pour l'enfant, insupportable de culpabilité, de la tuer symboliquement lors du stade de la rupture du syncrétisme en maternogénèse, stade pourtant essentiel à la poursuite du temps de la naissance de soi. Pas étonnant qu'il y ait autant de rage au cours de tout le processus de temps de naissance de ma patiente : la rage primaire de survie à la seconde naissance et juste après, pour ne pas mourir de ne trouver personne pour soutenir le Soi dans le monde.. La rage secondaire de l'impossibilité de dégager son soi de sa mère, dirigée contre le père pendant le temps de la troisième naissance.

Le vécu maternel: ma patiente a eu deux enfants, une fille , et un garçon. Avec son bébé garçon a été réactivée une blessure de totalité importante alors que l'enfant était très désiré, parce qu'elle n'a pas pu l'allaiter au sein.A nouveau épisode dépressif. Avec ce bébé, elle a été une mère inquiète, le surveillant beaucoup, "toujours dans l'expectative que çà s'arrête". Depuis qu'il a deux ans, elle est enfermée , et l'enferme dans un mode de relation basée sur le faire, la demande de progrès et la maîtrise de la vie temporelle. Quand ils font de la musique, par exemple, elle ne supporte pas qu'il interrompe la leçon en demandant un câlin, elle lui répond "plus tard, tu auras ton câlin quand tu auras fini" Elle dit qu'elle veut bien donner, mais qu'elle ne supporte pas de donner au moment où il le demande, la difficulté ne semble être pour elle que sur le temps du don, et non sur le don lui-même Son discours est émaillé de termes temporels "pas maintenant, plus tard, pas au moment où". Elle dit "quand il sera dans le temps, ce sera plus gérable" Cette maman a colmaté les brèches insupportables de son être dus à une seconde naissance traumatique et n' a pu poursuivre sa naissance psychique qu'en bouchant les trous avec du faire, surtout quand elle a pu rentrer dans la vie temporelle vers 6 ans. Le faire, et le mode de temps chronologique qui lui est attaché, ayant pris la place de l'Etre, quand son fils interrompt le faire avec pourtant une demande d'être et de son être, il rompt la continuité de l'Etre de sa mère, et cette dernière étouffe. Les deux "êtres" entrent alors en conflit, au lieu d'être en partage. La demande de son fils est alors vécue comme une persécution de Soi. Prise dans le temps, cette maman ne peut donner que quand elle le veut bien, c'est à dire quand elle s'en sent capable., et que cela ne remet pas trop en question son équilibre interne dont la fracture se ressent quand elle dit qu'elle ne peut donner "qu'au moment où". Le petit garçon a adopté un mode d'être qui oscille entre les mouvements de colère, et l'adaptation par la soumission. On voit la difficulté de la maman et de son fils à être Soi sans mettre l'autre en danger, et on retrouve l'impossibilité de cette condition pourtant fondamentale de la naissance psychique qu'énonce Winnicott :" Après être, faire, et accepter qu'on agisse sur vous, mais d'abord, être"
Avec sa fille, c'est tout à fait différent. L'enfant a été conçue pour que son frère ne soit pas élevé tout seul (selon le pédiatre, c'était dès le départ une mauvaise raison)L'allaitement au sein a non seulement été possible , mais il a duré jusqu'à sept mois et demi .Le mode d'être avec le bébé fille a tout de suite été très charnel, sensuel, à la limite du surinvestissement libidinal, le lien est donc intensément fusionnel, une sorte de perfection d'origine a été re-crée. Mais maintenant c'est l'enfant qui demande implicitement à poursuivre sa naissance de soi, et manifeste des désirs de faire et d'être seule, d'être dans son monde, de finir son dessin (tout en ayant encore besoin bien sûr d'intenses retours à la relation fusionnelle) Quand elle est dans son temps de troisième naissance qui commence à se séparer un peu de l'Autre, elle n'obéit pas alors tout de suite aux demandes de sa mère lorsque cette dernière la presse pour se laver les dents, ou aller à l'école, et le temps d'attente que fait alors supporter l'enfant à sa mère fait alors ressentir à cette dernière, malgré son amour pour sa fille, des bouffées de haine difficiles à contrôler, parce qu'elle a été remise en suspension . Il se produit en miroir la même chose de la part de l'enfant, quand la maman ne peut pas répondre immédiatement à une de ses demandes, et lui dit d'attendre un peu. On assiste à une rage et des sanglots qui bien sûr ne sont pas à interpréter au niveau d'un caprice, mais d'une détresse fondamentale, presque d'une agonie.

On voit donc à quel point, dans une difficulté maternelle que l'on classerait dans les materno-dépendance par sujétion, à quel point toute la difficulté à être est déplacée sur le temps, parce que le temps de naissance a été par trop de fois fracturé.

Or la nécessité de la continuité de cette ontogenèse psycho-affective du Soi dans l'enfance est universelle au point que tous les débuts des histoires que l'on raconte aux enfants, et tous les levers de rideau au théâtre,plus tard la contiennent. On pourrait dire pour terminer que le temps de la naissance, c'est ce fameux "1,2,3, il était une fois". Mais je laisserai plutôt le mot de la fin à une enfant, parce que ce sont eux qui sont concernés en premier lieu, et qu'ils apportent les réponses essentielles avec leur sagacité habituelle. Comme je confiais à une petite fille de 7 ans ma difficulté à faire un exposé, comme elle à l'école, sur le temps de la naissance , elle m'a répondu avant même que j'ai eu besoin de lui expliquer ce que je voulais dire par "naissance". Elle a levé les yeux de son dessin et m'a dit "Maman c'est très facile, tu n'as qu'à leur dire que le temps de la naissance, c'est jusqu'à la mort". Et elle a repris son dessin tranquillement.



Cette maman est mère de deux enfants, un garçon de 6 ans, et une petite fille de 1 an. Elle a déjà suivi une analyse avec un psychanalyste il y a dix ans, pour des épisodes de rage difficilement contrôlables, alors qu'elle avait une vingtaine d'années. Elle vient me voir cette fois pour une dépression et une grande fatigue suite à la maladie grave et à l'hospitalisation de sa mère. (sa mère a failli mourir) Cette dernière est sortie de l'hôpital, les soins sont assurés par ma patiente, son père, et une aide soignante à domicile, les parents de ma patiente habitent la maison mitoyenne, cela n'est pas sans poser problème au fonctionnement du couple, dans ses relations avec son mari. Suite à la maladie de sa mère, ma patiente pleure tout le temps, et est reprise, y compris cette fois avec ses enfants, de poussées de rage qu'elle a toujours autant de mal à contrôler qu'il y a dix ans. Elle s'inquiète de pouvoir être maltraitante avec ses enfants.
En ce qui concerne le petit garçon, cela a été un enfant très désiré. Elle a ressenti une grande émotion à sa naissance, et elle a été frappée par la qualité, l'intensité du regard de son fils bébé, l'échange visuel est frappant sur les photos de naissance, aussi bien avec son père qu'avec sa mère. Les problèmes post- naissance ont été qu'elle n'a pas réussi à l'allaiter au sein alors qu'elle le désirait profondément, elle me dit "j'ai pu m'énerver quand il était bébé, parce que c'était mon objectif, c'était bien pour lui, je n'étais pas capable de lui donner le sein". Parallèlement, elle se souvient d'un épisode dépressif dans les premières semaines à la maison "perdue, pas de repères, énervée". Elle le surveillait beaucoup, il était "archi-couvé", "j'étais toujours dans l'expectative que çà s'arrête" L'enfant avec elle est alternativement soumis, ou en colère. La petite sœur a été conçue parce qu'il ne fallait pas que son frère soit élevé seul, et que ce deuxième enfant, elle voulait absolument réussir à l'allaiter.
Description d'une situation d'interaction avec le petit garçon:" quand on fait de la musique, il faut qu'il apprenne, il faut qu'on avance. Quand il commence à jouer sa partition à la harpe, il faut qu'il arrive à un résultat, qu'il déchiffre. Quand il aura déchiffré, on pourra parvenir à un autre palier. L'autre fois, il le faisait à contrecoeur, comme cela arrive souvent, il boude, il râle, comme moi, et puis il cède parce qu'il ne supporte pas les cris, comme moi. Il jouait, et puis il s' est arrêté", il s'est tourné vers moi, et a ouvert ses bras en disant "maman câlin". Je lui ai dit "pas maintenant, après, tu auras ton câlin tout à l'heure quand tu auras fini, " et au fond de moi, je sentais comme si j'étouffais, je sentais de la colère, le problème c'est que je ne veux pas donner au moment où il me le demande, je ne peux pas"
Ce que l'on remarque, c'est l'absolue nécessité de la continuité du faire, aussi bien pour elle à la maison ou dans son travail, qu'avec son fils. Au lieu que l'instant originaire plein soit permis dans ce que cherche le petit garçon avec sa mère, à travers l'émotion, la proximité et le contact, ce qui sous-tendrait que le "faire de la musique" puisse s'arrêter, et ensuite reprendre, la maman vit cette demande d'interruption comme intolérable, comme si on l'amputait. Sa capacité de don à l'enfant est découpée, et conditionnée par le temps "pas maintenant, après, au moment où" Parce qu'au plus profond d'elle même, l'être de cette maman est fracturé, le don instantané, total, hors du temps chronologique, tel que demande l'enfant, n'est pas possible, parce qu'alors il la plongerait dans l'être, et la sortirait de sa pauvre tentative de rétablir une continuité d'origine perdue dans la tyrannie du faire qu'elle impose à l'enfant, et qui ne doit absolument pas être interrompue. Pour la maman c'est presqu'une question de vie ou de mort, de tout ou de rien, c'est une question violente. Si l'Autre demande au moment où elle est en train de faire , donc d'être, puisque le faire pour elle a pris la place de l'être, il est vécu comme profondément persécuteur de son Soi, parce qu'il l'interrompt à un niveau vital. Elle lui prête des intentions "il le fait exprès, il fait cela pour m'embêter ou pour ne pas travailler" et ne peut pas ressentir que la demande est profondément normale. On voit bien que le petit garçon, même à six ans, et surtout lorsqu'il est engagé dans quelque chose de difficile, a besoin d'un retour au temps de soi originaire de partage avec la maman, de remettre de l'être dans du faire. On voit à quel point elle lui bloque le temps de naissance du Soi, qui a besoin de l'émotion, et d'un temps tranquille de la relation, dans un souci désespéré qu'il grandisse plus vite, qu'il apprenne plus vite. Comme elle me l'a dit à la dernière séance, " au moment où il passera dans le temps, cela deviendra plus gérable" Ce que cette maman ne supporte pas, c'est le retour du temps originaire, le temps du Soi, dans le temps linéaire, du moins elle le supporte quand elle décide que c'est possible, pas quand l'autre le demande. A la fois en mode adhésif et projectif, elle voudrait en fait que la troisième naissance de l'enfant soit déjà achevée, certainement parce que son être à elle a subi trop de discontinuité dans sa relation à l'originaire avec sa mère, et qu'elle n'a dû commencer à éprouver un sens à peu près supportable d'elle même que dans le faire et la maîtrise du temps.
Il est important de remarquer que c'est une carence de transfert et de partage à l'autre et avec l'autre qui est touchée. Lorsqu'elle est seule, elle recherche des moments de retour de temps d'originaire pour elle-même. Description de moments en parachutisme ou plongée sous-marine (il est intéressant de noter qu'elle a au préalable besoin d'une situation de risque physique ou de mise en danger) "j'ai les mains les paumes vers le ciel, les jambes en grenouille, je regarde les bulles d'air qui montent, là c'est la paix, les poumons fonctionnent, c'est le bonheur" ou " je plonge la tête la première comme un canard, c'est la chute, le vide l'aspiration, la jouissance" Le temps de la première naissance a bien eu lieu, et elle en porte la mémoire profondément inscrite dans le corps. Le problème, on va le voir, s'est situé après l'accouchement, au temps de la troisième naissance.
Dans sa relation à son bébé fille, tout est l'inverse de la relation avec son frère. Dès le début, l'accord a été très fusionnel et charnel. (il est juste noté que l'enfant ne voulait pas descendre lors de l'accouchement, et qu'elle ressemblait tellement à son frère que la maman a cru pendant trois jours qu'elle avait le même bébé, et elle mélangeait les pronoms il/elle "je me retrouvais trois ans en arrière on aurait dit deux jumeaux") L'allaitement au sein a tellement bien réussi qu'elle l'a allaitée pendant 7 mois (lors de la dernière séance, elle a fait un lapsus et dit "elle m'allaitait") Dès le début, il y a sur-investissement libidinal du corps du bébé, et elle me dit que l'enfant ressent intensément les sensations physiques, goût, toucher, le regard est aussi profond et aigu que son frère.

1.Caractéristiques du temps d'avant la naissance

Très rapidement, je vais faire un rappel de ces caractéristiques pour mieux comprendre ce que le bébé a besoin de retrouver comme ressentis de son temps et de son être d'origine en intra-utérin. On aura compris qu'ici, temps et être se confondent absolument.
C'est un temps, et un mode d'être non linéaire, cyclique, continu, où tout est indifférencié, il n'y a pas de jour, ni de nuit, pas de début ni de fin, c'est le temps de l'instinct de vie qui bat toujours la même répétition. C'est aussi le temps de la sensibilité au fur et à mesure que maturent les organes des sens, au sens "interne des sensations", c'est le temps de l'homogénéité du milieu ambiant et d'une première convergence, d'un premier rassemblement à l'intérieur du fœtus, grâce à tous les organes des sens,de qui peut être la base de ce que Antonio Damasio appelle le premier sens de soi (le proto-soi).C'est donc un temps intense, et total, tout se passe au moment où cela doit se passer dans la construction de la vie. C'est une caractéristique de "priméité" au sens où des linguistes comme Peirce la définisse :"la priméité est le mode d'être de ce qui est tel qu'il est, positivement et sans référence à quoi que ce soit d'autre" .Dans son milieu utérin, le bébé est totalement, absolument, et n'a rien à faire hormis que de se sentir être. C'est là le temps de sa première naissance.

2. La fracture temporelle de la seconde naissance

Toute la difficulté de l'humain pourrait être résumée par la phrase de Winnicott dans son livre La Nature Humaine "L'Etre humain est un échantillon temporel de la nature humaine"
Le bébé arrive avec des ressentis de totalité d'origine qui sont une structure constituante enregistrée neuronalement (je vous renvoie aux ouvrages du Dr Delassus)que je viens de décrire, et à sa seconde naissance, à l'accouchement, il fait une entrée en tant que personne physique différenciée du corps de la mère ("échantillon"), et dans le temps linéaire, qui, par rapport au temps de la première naissance, est inscrit dans la chronologie, la discontinuité, la rupture et le mode du "faire". D'ailleurs, on "fait" vite quelque chose du bébé, même quand il n'y a pas de difficultés qui justifierait l'urgence, et on regarde immédiatement ce qu'il sait déjà "faire", on parle de ses compétences et de ses capacités, en même temps qu'on souligne son incapacité, notamment motrice. Faute d'être compris, soutenu, accueilli et regardé dans ce qui peut être vécu comme une fracture profonde, le bébé ne s'y retrouve pas, ne reconnaît rien de son mode d'être et de temps d'origine, qui étaient confondus: maintenant la continuité est interrompue, les sensations internes sont nouvelles, déplaisantes et incompréhensibles (faim, froid), entrecoupées, et non liées entre elles.

3.Le temps de la troisième naissance

Pour que le Soi du bébé puisse continuer à naître psychiquement, il faut alors qu'il puisse retrouver dans ce monde des moments renouvelés avec sa mère durant lesquels il aura à nouveau les mêmes ressentis que ceux qu'il a déjà éprouvés et dont son corps éprouve le mémoire profonde. La mère est alors la personne la plus à même d'assurer ce passage plus que délicat entre les deux mondes, entre la deuxième naissance et la première pour continuer vers la troisième. Vous avez noté que l'ordre chronologique ici n'a pas lieu d'être: on ne peut continuer à naître que si on peut suffisamment se souvenir d'être déjà né.
Je passe rapidement sur l'état bien particulier, appelé par Winnicott "préoccupation maternelle primaire", cet état de sensibilité extrême ( souvent taxé de "folie" dans le sens négatif et résolument psychopathologique du terme), d'hyper- adaptation de la mère aux besoins de son bébé, qui fait qu'elle est alors capable d'assurer au bébé une illusion qui est vitale pour sa survie psychique beaucoup plus que simplement physique: quand la mère est "suffisamment bonne", elle donne au bébé l'illusion que le temps linéaire est toujours aussi éternel que le temps d'origine. Elle donne l'illusion d'une présence éternelle. Pour réussir ce tour de force, pour être plus forte que le temps et ses fractures, il faut que la maman puisse alors se souvenir des ressentis du fond de soi, de l'intensité et de la totalité que tout être humain porte en lui sans le savoir, vestiges du temps originaire, qu'elle en accepte les vertiges, l'indifférenciation, qu'elle puisse être à nouveau dans le temps de l'être, en même temps que du faire, ce qui sous-tend que ses assises narcissiques soient suffisamment installées pour qu'elle puisse se permettre cette flexibilité psychique entre les deux modes d'être et de faire (j'ai entendu une chercheuse canadienne récemment faire état du fait que les mères les plus "adaptées" à leur bébé étaient celles qui avaient une grande bi-sexualité psychique, et donc pas nécessairement les mères les plus "maternelles"). Parce que malgré tout, elle est aussi prise dans le temps linéaire, Winnicott explique selon lui une cause de la violence fondamentale entre un bébé et sa mère, à savoir que si elle rate le coche au départ, il n'est pas garanti qu'elle réussira à réparer vis à vis de l'enfant si elle lui a fait défaut dans le "holding" dans les premiers temps.

Pour que le bébé puisse à nouveau s'appuyer sur des moments de ressentis internes adéquats avec ceux enregistrés par sa mémoire corticale, qui permettront la lente construction du Soi et le sentiment de la continuité d'exister, tout en s'adaptant progressivement aux nouvelles données du monde et de la vie temporelle, il faut au bébé un temps de l'être qui est un temps que l'on pourrait appeler de l'émotion. C'est l'émotion qui met en route le Soi au même titre que le temps originaire.

Où le bébé et la maman peuvent-ils retrouver respectivement ce temps de l'être dans toute sa priméité ? A travers le don.

Le don, ou le don qui ne peut pas se faire, est impitoyable de véracité entre une maman et son bébé. Pour la maman, le don à son bébé ne peut démarrer que si elle est suffisamment dans l'être. Si elle est dans le faire, elle pourra faire tout son possible, ou s'inquiéter, ou appréhender d'avoir à faire, ou prévoir de faire, le don ne passera pas. Parce qu'il ne se prévoit pas, il n'est pas dans le temps du faire, mais de l'être. D'ailleurs, au démarrage du cycle du don avec le bébé, c'est presque d'un saut dans le vide qu'il s'agit, hors du temps: on donne à l'autre, au moment où cela se passe (et non où cela doit se passer), et rétrospectivement, on trouve alors en soi ce qu'on ne savait pas qu'on avait et ce qui pourtant vous constituait en temps que mémoire de la totalité originaire. Comme le dit Spinoza, on est là dans" l'intemporalité du vrai" Le don ne se voit qu'au moment de l'instant présent, comme la priméité du temps d'origine, il n'advient entre la maman et le bébé qu'au moment ou il advient, mais c'est alors un don total de soi et un instant total qui sera suffisamment signifiant pour le bébé et sa maman pour que chacun puisse s'appuyer sur ce ressenti et amorce ensuite le cycle du don.Le démarrage de la capacité du don est difficile, , parce qu'elle se fait sur un temps rétroactif qui bouscule tout sens chronologique: je donne ce que je ne sais pas que j'avais. Ensuite, elle est difficile parce elle doit trouver le temps d'être au beau milieu du faire de la vie temporelle: il faut qu'il puisse exister entre une maman et son bébé suffisamment de "mode tranquille de la relation", le temps de tranquillité de Winnicott entre des phases d'excitations, le temps de systole psychique décrit par JM Delassus, pour qu'à travers le don puisse se continuer la naissance psychique .Lorsque le don est impossible, la difficulté maternelle avec le bébé ne se dira jamais sur cette impossibilité, mais sur le temps et dans le temps. On pourrait considérer cela comme un simple déplacement de la difficulté. C'est oublier qu'il y a entre le don, qui est de l'être, et le temps, un rapport invisible mais fondamental.A défaut de pouvoir retrouver en soi une totalité d'être avec le bébé, et de pouvoir le partager avec lui, la totalisation du temps au sens linéaire, chronologique, va prendre le pas dans la relation, replacer le vécu de totalité d'origine sans néanmoins pouvoir occulter sa mémoire lancinante car constituante, et n'en être qu'une pauvre perversion. La maman va alors construire un mode non plus total, mais totalitaire avec le bébé, sur le mode temporel, où tous les deux seront pris dans le temps d'une manière persécutrice et tyrannique, dans lequel "le faire" ne supportera aucune interruption pour ne jamais repasser dans le vide de l'Etre. Lorsque le temps de la naissance ne peut pas se faire, la fracture de totalité entre temps et être domine alors et devient une blessure qui ne peut se faire oublier qu'en enfermant le bébé dans le temps. Le temps prend alors toute la place de l'être.



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"C'est ce qui échappe aux mots que les mots doivent dire" Nathalie Sarraute
Céder sur les mots , c'est céder sur les idées .
"C'est ce qui échappe aux mots que les mots doivent dire" Nathalie Sarraute
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