Être mère, devenir maman n’a jamais été un rêve pour moi. Je veux dire par là que j’aurais pu avoir une vie sans enfant et m’en contenter pleinement. Par contre, j’ai toujours imaginé qu’avoir un enfant pouvait être le prolongement d’un amour au sein du couple. J’ai connu cet amour. Un amour plein de rires, de voyages, de complicité, d’aventures, de légèreté. 10 ans de bonheur à 2 ! Et pourquoi pas le reste de notre vie à 3 ? Pourquoi pas un enfant ? Nous trouvions ce projet fou. Créer un être humain ! Quelle responsabilité ! Quelle aventure palpitante !
La trentaine bien passée, assez pragmatiques, nous passons du temps à discuter, à nous renseigner sur différents sujets. Je ne sais pas pourquoi, mais je sentais au fond de moi que l’accouchement me faisait peur. Alors, nous nous sommes informés. J’ai découvert plusieurs options. En théorie, les futures mamans ont la liberté d’accoucher comme elles le souhaitent... La liberté oui, le choix non, pas vraiment. Les maisons de naissance me semblaient une option rassurante. Cela ressemblait à un accouchement intimiste, mais aucune proche de nous. Puis, toutes nos recherches et découvertes m’amènent à la question suivante : “Quel est l’endroit où je me sentirais le mieux pour mettre mon bébé au monde ?” La réponse était évidente : chez moi, dans mon monde ! Est-ce que c’est possible ? A quelles conditions ? Et nous voilà embarqués dans l’aventure extraordinaire de l’accouchement à domicile. Extraordinaire. Tellement extraordinaire que ce choix est soumis à une épreuve de taille : trouver une sage-femme qui peut nous accompagner dans ce projet ! Certains trouvaient ce choix génial, d’autres pensaient que c’était insensé, dangereux, voir complètement débile. Cela a été notre première épreuve. Croire en ce projet de naissance malgré les désaccords de notre entourage. Nous avons été accompagnés par une sage-femme formée pour ce type d’accouchement. La seule du département.
Ma grossesse a été une aventure merveilleuse. J’ai adoré sentir ce petit être humain grandir en moi. J’ai adoré le voir bouger à travers ma peau. Je trouvais ça fou de penser que mon corps était en train de créer un être humain. Ma grossesse a été idyllique, j’étais en forme physiquement, je me sentais belle et insouciante, je passais du temps à prendre soin de moi, à profiter du moment présent. La joie et la bonne humeur étaient au rendez-vous. J’ai ensuite vécu l’accouchement dont j’avais rêvé. Un bain, des bougies, des contractions qui s’intensifient. Un cri viscéral sort de mes entrailles. Je suis surprise. Je me laisse aller. C’était à la fois puissant et doux. Lumière tamisée, je m’installe dans la piscine d’accouchement. A quatre pattes dans l’eau tiède, mon bébé arrive. Je vais enfin le rencontrer. Le voilà ! Je lui dis “Bienvenu”. Je découvre que c’est un garçon et émue, je dis “c’est un garçon”. Il est allongé dans l’eau, tout entier sous l’eau, jambes et bras dépliés, les yeux grands ouverts, toujours alimenté par le cordon. On se regarde, les yeux dans les yeux. Je le trouve magnifique. C’est calme, plein de douceur.
24 heures de repos
Tout s’accélère. Mes souvenirs sont brouillés. J’ai mal partout. J’ai très mal au dos. L’allaitement ne
fonctionne pas. Je tire mon lait. A partir de là, mes rêves ne se réalisent plus…
Je déchante. J’ai envie de bien faire, mais je me sens nulle. J’ai lu plein de livres, je me sentais prête, je me sens naïve. Les paroles des autres m’impactent. J’ai la sensation de ne plus pouvoir filtrer. Je suis ouverte. Tout entre en moi, tout me traverse et mes angoisses s’amplifient à chaque mot.
“Il doit avoir le frein de langue trop court”
"Tu devrais l’asseoir de temps en temps”
“A mon avis, il faut lui couper le frein de la langue”
“Le doigt paille, vous allez faire ça combien de temps ?”
“A un moment donné, faut passer au biberon”
“Peut-être que ce serait bien d’arrêter de tirer ton lait. Ça te fatigue”
“Vous n’avez peut-être pas vu les bons spécialistes”
“Tu vas tirer ton lait jusqu’à quand ?”
“Oh c’est bon, c’est pas le bébé qui va dicter ta vie”
“Faut le stimuler”
“Quand est-ce qu’il va dormir dans sa chambre ?”
A chaque parole une nouvelle angoisse… Est-ce que je fais assez ? Assez bien ? Je devrais peut-être
faire autrement ? A chaque nouvelle angoisse, mon énergie s’abîme. Je suis fatiguée.
Il est loin le temps de l’insouciance. Pleins de questions. Des principes. Des choix à faire, d’autres qui
s’imposent à moi. Tsunami d’émotions.
Dans le brouillard. Manque de sommeil. Au radar. A fleur de peau. Mal. Mal dans ma peau. Mal à la
peau. Douleurs. Aux seins, au périnée, à l’anus, au dos, aux genoux. Tempête dans mon corps, vertiges dans ma tête.
Je pleure, je cri, je frappe.
J’angoisse, j’ai mal, j’ai peur.
Je ne l’aime pas. Je n’y arrive pas. Je culpabilise.
Distorsion du temps. Les heures, les minutes, les secondes s’allongent.
Chaque jour, j’attends la nuit avec impatience.
Chaque nuit, je souhaite que le jour commence.
Obligée de m’occuper de ce bébé. Regrets.
Je suis psychologiquement éreintée, au point de vouloir disparaitre. Disparaitre pour que ma
souffrance, mes colères, mes chagrins, mes regrets s’arrêtent. Juste disparaitre, et revenir plus tard
quand tout ça sera passé.
Tirer mon lait, donner le biberon, changer la couche, mettre au lit … Tirer mon lait, donner le biberon, changer la couche … Me préparer à manger. Pleurer. Respirer. Regrets. Ça finira par passer. Pleurer. Manger. Dormir. Un peu. Me doucher. Pleurer. Suffoquer. Je ne l’aime pas. Regrets. Crier. M’effondrer. RESPIRE. Ça finit toujours pas passer. Tout finit par passer. Envie de m’enfuir. Pensées violentes. Envie de l’abandonner en forêt. RESPIRE. Musique. Calme. Respire. Me faire du bien. Bain chaud. Prendre l’air. Les pieds dans l’herbe. Le soleil sur ma peau. Musique. Danser. Respire. Douceur. Être une amie pour moi-même. Être une amie pour nous.
Nous.
Une épreuve qui écorche le couple. Des habitudes bouleversées. De nouveaux repères à construire.
Son calme m’apaise. Il assure. Me rassure. Il l’aime.
Les jours passent, les douleurs s’estompent, les blessures restent, les cicatrices se voient. La tristesse se dissipe, la violence s’apaise. J’ai trouvé la force et le courage de dépasser cette épreuve. Grace à toi et à nos instants complices, à nos fous rires, à ton envie de me faire rire, à tes jeux de mots, à tes câlins. Grace à moi, à mes démarches auprès d’une psychologue, grâce à l’écriture, à la méditation, au sport, grâce à Alain, à la chaleur du soleil que j’adore, grâce à Laurie et son écoute attentive, grâce à l’odeur des fleurs, à la musique, au chocolat, grâce à mon chat. Grâce à moi, grâce à toi, grâce à nous.
Je fais, je prends soin, j’avance, pas après pas. J’apprends à marcher dans cette nouvelle vie de
maman. Je chemine. Mon pèlerinage maternel.
Il aura fallu 9 mois pour qu’enfin je ressente de l’amour pour toi. 9 mois, c’est symbolique. 9 mois ex
utero pour construire ce sentiment d’attachement. Il faudra environ 3 ans pour que je parle de toi en disant “mon fils”. Aujourd’hui, tu as 4 ans et parfois encore je ne me sens pas maman. J’ai le sentiment de prendre soin d’un enfant, de vivre avec un enfant, sans pour autant que ce soit le mien. Et en vérité, cet être humain ne m’appartient pas. Et c’est bien comme ça. J’ai appris à faire de mon mieux avec l’énergie et la motivation du moment. J’ai appris à écouter mon cœur, à faire des choix en lien avec mes valeurs. J’apprends à expliquer sans me justifier, à faire ou ne pas faire sans culpabiliser.
Le début de ce parcours était empreint de doutes, de violences, d’angoisses, de culpabilité et ponctué de quelques instants de joie. L’aventure que je vis maintenant est ponctuée de quelques instants de doutes et d’agacement, et empreinte de grands moments de joie, de rire et d’amour.